Chez un homme dont la surveillance doit s’exercer et s’exerce effectivement sur un empire qui s’étend de Hambourg à Cadix, et d’Amsterdam à Naples, ces préoccupations infimes sont plus qu’étonnantes, elles heurtent brutalement les idées que nous nous faisons généralement de la majesté des rois. Un souverain économe, ordonné, quelle anomalie, en effet ! Notre esprit, façonné aux indications de l’histoire, n’est-il pas accoutumé à voir sur le trône un personnage olympien, rayonnant de pourpre et d’or, exempt des calculs du vulgaire, vivant dans une abondance intarissable où viennent se rassasier toutes les corruptions ? Après tant de princes ayant mis le meilleur de leurs privilèges à s’affranchir des lois d’une morale sévère, à donner le spectacle pernicieux de prodigalités excessives, de gaspillages scandaleux, de licences effrénées ; après le passage au gouvernement de prétendus réformateurs qui faisaient voltiger les deniers de l’État au souffle de leurs appétits luxurieux, voir arriver soudain, avec le retour du pouvoir personnel, un petit soldat qui, sans autre contrôle que sa conscience, n’assimile point le palais à une oasis où ses jours s’écouleront dans une moelleuse et insouciante béatitude, c’est un tableau étrange, en effet, propre à dérouter notre conception ordinaire de la vie opulente, sereine, d’un maître omnipotent.
Que Napoléon l’ait voulu, ou que, sans idées préconçues, il ait seulement suivi ses penchants naturels, à cette haute place où tout est exemple pour les grands et les petits, il a rétabli la vérité fondamentale contenue en ce mot « Rex, régulateur », comme a dit Carlyle, et non dissipateur.
La critique, si ardente soit-elle, devra reconnaître ici, à l’Empereur, une sincérité pleine d’indépendance. Arrivé au pouvoir, avec les qualités et les défauts acquis durant une vie de labeurs et de souffrances, il n’a rien dissimulé. Faisant, aux Tuileries, table rase du cérémonial fastueux de ses prédécesseurs, il s’est interdit pour lui-même les momeries de l’étiquette des cours. S’il a pris au sérieux l’héritage des charges de la fonction suprême, avec l’attirail de la représentation solennelle en public, il en a dédaigné, dans l’intérieur du palais, les vaines satisfactions d’amour-propre, comme il s’est gardé des allures outrecuidantes par lesquelles les monarques croyaient rehausser leur dignité. Demeurant l’homme simple et rudimentaire qu’il était, il est plus exceptionnel peut-être dans sa vertu persistante que dans ses bruyants triomphes militaires.
VI
La propension de l’Empereur à s’occuper des vétilles de la vie journalière, sa lésinerie dans les détails budgétaires de sa maison proviennent non d’une petitesse de caractère, mais des leçons d’honnêteté, d’économie, de prévoyance, reçues dès le jeune âge, qu’il appliquait instinctivement dans toutes les circonstances, graves ou minimes. Rien ne passait à sa portée qui ne fût ramené incontinent, sous l’équerre de son jugement, aux solides principes de l’ordre et de la probité. Aucune transaction n’est possible avec lui sur la question de l’intégrité. Que ce soit sous le Directoire ou sous l’Empire, il est impitoyable pour les fripons. A cet égard, il ne fait aucune différence entre la fortune publique et sa cassette particulière. Qu’il administre, en qualité de général, au nom de la République ou, en son nom propre, comme Consul et Empereur, il montre la même répulsion pour les abus qui se commettent, il apporte la même vigueur à pourchasser leurs auteurs. L’unité de son caractère est absolue, aussi bien sur le grand théâtre alimenté par les finances de l’État que sur la petite scène réduite du budget de son ménage.
Le voici en 1796 ; à peine arrivé à l’armée d’Italie, il ordonne l’arrestation d’un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des rations, et il s’écrie : « Il est important qu’aucun fripon ne puisse s’échapper… Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la patrie sont la proie de la cupidité. » La vue des abus lui est intolérable. Il réclame avec véhémence du Directoire des pouvoirs supérieurs pour une répression exemplaire. « La comptabilité de l’armée, écrit-il, est dans un désordre frappant… Tout se vend, l’armée consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire, parce que les garde-magasins font de faux bons… Les principales actrices de l’Italie sont entretenues par des employés de l’armée française… Je fais arrêter tous les jours des employés… mais les lois n’accordent pas une assez grande autorité au général pour imprimer une terreur salutaire à cette armée de fripons. »
Plus tard, Consul et Empereur, son inébranlable intégrité se fait jour dans toutes les occasions. Quel que soit le grade du prévaricateur, il déploie la même rigueur inexorable. « Je vous prie de recommander la plus grande sévérité à vos bureaux », dit-il à Berthier au sujet de généraux qui se prévalent de certains titres pour émarger des sommes non dues. A propos de Solignac, il donne l’ordre suivant : « Envoyez chercher Solignac… Je veux avoir jusqu’au dernier sou… S’il ne restitue pas six millions, il sera condamné à des peines infamantes. » Un autre général, Kellermann, n’est pas traité avec plus de douceur. « Ce n’est pas pour faire des spéculations sur les domaines nationaux, dit l’Empereur, que j’envoie des généraux en Espagne, mais pour conquérir et soumettre le pays… ces acquisitions doivent être déclarées nulles… Témoignez au général Kellermann mon excessif mécontentement d’une conduite aussi peu délicate. » Le duc de Padoue et le duc de Castiglione ne sont pas plus épargnés, « il faut qu’ils ne prennent rien et restituent l’argent reçu ».
Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories, personne n’échappe à son contrôle incessant. S’agit-il de banquiers qui vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs : « On nous ruinerait », dit-il, et il ordonne d’arrêter les achats. S’occupe-t-il du bail de « la barrière de Saint-Cannat affermée 25 000 francs, au lieu de 43 000 qu’elle l’a été l’année dernière », Napoléon, pressentant une fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, « ne valent pas trente sous », il exige la punition des coupables avec la même ténacité qu’il met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d’avoir extorqué quatre-vingt-dix millions au Trésor.
Qu’il s’agisse du renouvellement de la ferme des jeux : « prétextes à pots-de-vin » ; des estafettes qui ne payent pas leurs chevaux aux relais et qu’il faut faire arrêter ; des entrepreneurs de l’éclairage de Paris, qui, selon lui, « sont des fripons parce qu’ils s’imaginent bien éclairer les rues de Paris, lorsqu’ils ont payé les bureaux du préfet de police » ; de l’octroi de Marseille où se commettent des dilapidations, relativement auxquelles il déclare « qu’il n’est pas dans son intention de livrer une ville comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit » ; des supercheries des fournisseurs de harnachements qu’il dévoile en ces termes : « Des selles venues de Paris sont mal confectionnées ; au lieu d’être rembourrées avec trois parties, en paille, bourre et crin, elles ne le sont qu’avec de la paille et de la bourre ; on ne met un peu de crin qu’aux coussinets pour faire croire qu’il y en a partout… faites faire des retenues à l’entrepreneur coupable de fraude… Je dépense beaucoup d’argent, je paye avec exactitude, je veux que les fournisseurs livrent de bons effets. » On le voit, rien, absolument rien n’échappe à ses scrupuleuses investigations. Par les dates des fragments d’ordres qui précèdent, on peut aussi observer que, n’importe où il se trouve, sa vigilance ne subit aucun arrêt : c’est du fond de l’Autriche qu’il règle l’éclairage de Paris ! En même temps que s’élargit le champ de ses conquêtes, sa main s’étire pour rester en contact permanent avec toutes les parties de son administration, et elle se crispe au moindre craquement qui se produit dans son vaste empire.
Exiger des autres une parfaite rigidité de mœurs, c’est déjà bien ; mais être soi-même l’esclave des lois de la probité, c’est encore mieux. On sait que le fameux diamant le Sancy et d’autres pierreries de la Couronne avaient passé en Espagne, lors de la Révolution. Maître de ce pays, en 1808, Napoléon écrit : « J’aurais le droit de reprendre ces diamants, mais je veux les racheter à un prix équitable. Chargez Laforest de s’entendre pour cela avec qui de droit… »