Au moment des combats qui décidèrent de la reddition d’Ulm, raconte le capitaine Coignet, les soldats, mouillés par une pluie persistante et une marche dans l’eau, avaient fait de grands feux dans un village pour se sécher : « Le malheur voulut que le feu prit à une jolie maison bourgeoise ; il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit dans sa colère : « — Vous la payerez. Je vais vous donner six cents francs, et vous donnerez un jour de votre paye. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison. »
A côté de la probité pécuniaire ou matérielle, pour mieux dire, l’Empereur possédait encore l’autre, plus rare : la probité morale. Si l’on en croit Fouché, dans la première promotion des maréchaux, sur dix-huit, on en comptait jusqu’à six plus républicains que monarchistes ; c’étaient : Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau. Un autre contemporain, Miot de Mélito, a dit aussi que « Napoléon alla chercher avec la plus grande sagacité les hommes de talent qu’il employait partout où il les trouvait… même dans les partis hostiles à son pouvoir ». Partout où il la rencontrait, l’Empereur honorait hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte, qui s’est manifesté d’une manière éclatante le jour où il a donné le titre de duc au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps avant ses frères d’armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette faveur insigne ?
Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney, les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas, en sa personne, un prestige particulier dont la Cour pouvait retirer un lustre quelconque. Bien au contraire, étranger aux belles manières, il excitait plutôt les moqueries que l’admiration des salons. Son infériorité mondaine ne pouvait être rachetée par la distinction de sa femme, qu’un trait bien connu, du reste, suffira à peindre :
Le jour où elle se présenta aux Tuileries pour la première fois, en qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle rudoyait quelque peu l’huissier qui la retenait dans l’antichambre, lorsque survint l’Impératrice. Celle-ci apercevant la maréchale, lui dit avec un sourire gracieux : « Comment se porte madame la duchesse de Dantzig ? » La maréchale, au lieu de répondre, fit un petit signe d’intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l’huissier qui était au moment de refermer la porte, elle lui dit : « Hein, mon fils, ça te la coupe ! »
En accordant à Lefebvre l’honneur exceptionnel de voir son nom inscrit en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de toute autre considération, sur un général d’une loyauté et d’un désintéressement irréprochables. La politique, l’intérêt de la patrie ont dicté ensuite à Napoléon d’autres choix, mais son inclination personnelle s’est affirmée en signant d’abord la promotion du plus honnête homme de son armée.
La contradiction, il ne faut pas en douter, se donnera carrière en évoquant les ravages causés par les guerres de l’Empire. Ces arguments faciles, péremptoires en apparence, sont, en réalité, du domaine de la critique dévoyée. On est certainement en droit de faire à un homme le reproche d’accepter le commandement en chef d’une armée belligérante. Mais, une fois la fonction admise, on ne saurait prendre comme indices du caractère du chef les ordres donnés à ses armées. Ces ordres sont, le plus souvent, rendus nécessaires par la résistance, les entreprises soudaines ou la mauvaise foi de l’ennemi. Or, une guerre entraînant avec elle la nécessité de réduire l’ennemi par tous les moyens possibles, de quel poids sont les propriétés et les choses, là où le premier enjeu est la vie humaine ?
Les peuples guerriers, à ce compte on pourrait dire tous les peuples, ont tour à tour éprouvé ou infligé les malheurs inséparables du fléau de la guerre. Cependant, qui a jamais songé à déterminer le caractère de saint Louis d’après les effusions de sang ou les rapines des Croisades ; ou à incriminer la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect envers les droits de peuplades inoffensives, dont le moindre souci était, sans aucun doute, de venir inquiéter le continent ? Actuellement, un euphémisme bien moderne, l’expansion coloniale, sert de pavillon à l’Europe pour des expéditions qui laissent fort à désirer sous le rapport de la saine morale, sans que l’on en ait tiré, que nous sachions, des déductions psychologiques relativement à la personnalité privée des protagonistes de ces conquêtes.
On devra donc, pour être juste, éliminer d’une étude du caractère intime de Napoléon, les actes de l’homme de guerre. Celui-ci pourra comparaître devant un tribunal spécial qui établira, s’il y a lieu, le plus ou moins de réprobation que l’Empereur a encourue, par comparaison toutefois avec ses devanciers ou ses contemporains, également chefs d’armées.
VII
« L’Impératrice avait eu l’idée de se rendre à Sainte-Geneviève. Je crains que cela ne fasse un mauvais effet et n’ait pas d’autre résultat. Faites donc cesser ces prières de quarante heures et ces Miserere. Si l’on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la mort. Il y a longtemps que l’on dit que les prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse. » Telles étaient, en pleine invasion de 1814, au moment le plus critique de la campagne de France, les paroles de l’Empereur à son frère Joseph, affolé à Paris, qui appelait Dieu et les saints au secours de la cause impériale.