Pour réparer les dégâts de la guerre.

Tuer un homme est un crime. Dès lors,

La bonne œuvre est dans le contraire. »

Nous avons déjà signalé l’insistance de l’Empereur près de Berthier ; Gaudin, ministre des finances, eut à subir également les effets de cette manie de marier les gens quand même : « J’espère, dit Napoléon à Gaudin en le faisant duc de Gaëte, que vous ne me refuserez pas de prendre femme, d’ici à deux ans au plus tard. Je me chargerai, si vous voulez, d’arranger cette affaire. » « Je suis comblé des bienfaits de l’Empereur, écrit le maréchal Davout à sa femme, mais celui auquel je mets le plus de prix est la femme à qui il a uni mon sort. »

L’attitude de Napoléon envers les femmes a souvent été qualifiée de brutale. A part l’apostrophe à Mme de Staël que nous avons mentionnée en son temps ; à part le désappointement, à Tilsitt, de la belle reine Louise de Prusse, Vénus diplomatique, offrant une fleur dont le prix, la cession de Magdebourg, parut trop élevé à l’Empereur qui persista dans son rôle de Pâris récalcitrant ; à part ces deux épisodes, on manque de faits précis qui permettent d’accepter la conclusion des détracteurs. On serait plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que l’Empereur, sans relâche accaparé par les affaires les plus sérieuses, accordait peu d’attention au sexe faible et n’avait pas le temps de bien tourner le madrigal. Cependant il savait, comme tout le monde, dire aux dames, à l’occasion, d’aimables banalités, ainsi qu’en témoignent ce propos un peu vif décoché à la femme de l’astronome Lalande : « Partager une nuit entre une jolie femme et un beau ciel me paraît être le bonheur sur la terre », et ce compliment répété par Mme de Metternich à son mari : « Au dernier cercle, j’ai joué avec l’Empereur… Il a commencé par me faire de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l’éternelle robe d’or. » Girardin, de son côté, nous dit avoir assisté à un souper à la suite duquel « l’Empereur a parlé à toutes les femmes, et même d’un air galant. En pareil cas, ajoute notre auteur, il a un sourire des plus gracieux ».

C’étaient là des exceptions, sans doute, car ni son tempérament, ni ses idées générales ne le portaient à se mettre en frais de fine galanterie. Il ne trouvait aucun charme dans les conversations féminines, et ne se gênait pas pour dire « qu’il avait toujours détesté les femmes prétendues beaux esprits ». « Soigner leur ménage et leurs enfants sans se mêler de ce qui ne les regarde pas », — voilà, selon lui, ce que les épouses avaient de mieux à faire. Quant à leur ingérence dans le gouvernement, il la repoussait avec une énergie rapportée en ces termes par Rœderer : « Il vaut mieux que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques… Les États sont perdus quand les femmes gouvernent les affaires publiques. La France a péri par la reine… Voyez l’Espagne, c’est la reine qui gouverne. Pour moi, il suffirait que ma femme voulût une chose pour que je fisse le contraire. » « Les pièces trouvées à Charlottenbourg, dit le 29e Bulletin de la Grande Armée, démontreraient, si cela avait besoin de démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes de l’influence sur les affaires politiques. »

Quel crédit aurait-il pu accorder aux femmes, quand il n’avait aucune foi dans leur vertu première qui doit être la fidélité ? Marié deux fois, deux fois il fut éprouvé, à l’instar des maris de Molière, malgré toutes les précautions dont il usait, comme d’interdire, par exemple, l’entrée d’aucun homme dans les appartements de l’Impératrice. La quintessence de son scepticisme sur la vertu conjugale, est exprimée par lui-même, dans une discussion au Conseil d’État, sous cette forme délibérée : « L’adultère n’est pas un phénomène, c’est une affaire de canapé ; il est très commun. »

En dépit de ses opinions sur la dépravation des mœurs, il ne tolérait dans son entourage aucune irrégularité de situation. Il avait le concubinage en horreur, rien ne pouvait le faire céder sur ce point. Mme Visconti, qui avait des droits à la Cour, s’en vit refuser catégoriquement l’entrée parce qu’elle vivait avec Berthier. Les supplications de ce dernier, l’ami de tous les jours, ne parvinrent jamais à vaincre la résistance de l’Empereur. Même ostracisme à l’égard de Mme Grant, maîtresse de Talleyrand.

IX

L’élève qui, au cours de ses études, n’a eu de bonnes notes qu’en mathématiques ; le membre de l’Institut pour la section des arts mécaniques ; le guerrier, qui a passé sa vie à remuer des masses d’hommes, dont il devait d’abord assurer les besoins matériels ; l’administrateur, additionnant, rognant les budgets, mettant la question d’argent au premier rang de ses préoccupations, était moins épris assurément des beautés idéales et souvent indéterminées des chefs-d’œuvre de l’art que des solutions précises et raisonnées dont on perçoit les résultats immédiats et positifs.