Cependant, chef de l’État, dépositaire, à ce titre, de toute la gloire nationale, se croyant, à tort peut-être, personnellement responsable du plus ou moins d’éclat des beaux-arts sous son règne, Napoléon faisait tous ses efforts pour conserver à la France la suprématie artistique qu’elle avait acquise dans le monde.
Quand une branche de l’art laisse à désirer, il s’en prend au ministre compétent et dit, par exemple : « La littérature a besoin d’encouragements. Vous en êtes le ministre ; proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. »
Dans son impatience d’avoir des poètes renommés, l’Empereur, qui ne connaît pas d’obstacles, créerait au besoin la célébrité par décision ministérielle : « Il est quelques hommes de lettres, écrit-il au ministre de l’intérieur, qui ont montré des talents pour la poésie ; on pourrait en citer dix ou douze… L’inconvénient du moment actuel est qu’on ne forme pas d’opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C’est là que l’influence du ministre peut opérer d’une façon utile. Un jeune homme qui a fait une ode digne d’éloges et qui est distingué par un ministre, sort de l’obscurité, le public le fixe, et c’est à lui de faire le reste. »
Son ingérence, plus ou moins éclairée, dans les questions d’art s’affirme très vigoureusement lorsque, de Berlin, il écrit à Cambacérès : « … J’ai lu les mauvais vers qui ont été chantés à l’Opéra. En vérité, c’est tout à fait une dérision… Il est ridicule de commander une églogue à un poète comme on commande une robe de mousseline ». Et à Champagny, sur le même sujet : « Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l’Opéra ce qu’on fait au Vaudeville, c’est-à-dire des impromptus ? » En cette matière, sa critique n’était peut-être pas sans valeur, car la poésie était le seul goût littéraire et artistique qui s’accusât un peu chez l’Empereur, mais pour le genre noble, pour le genre épique, pour les poèmes héroïques seulement.
Dès sa jeunesse, les œuvres ossianiques eurent toutes ses préférences, et l’on se souvient que, dans une de ses premières lettres à Joséphine, Napoléon parle de celui qu’il appelle « notre bon Ossian ».
Certes, quand son imagination s’échauffait à la lecture de ces poèmes où sont chantés les exploits et les souffrances des héros gaéliques, il n’est guère probable que le jeune Bonaparte ait perçu une révélation de sa propre destinée dans ces vers :
A mes accents, les tempêtes rugissent :
Mon souffle exhale et la guerre et la mort ;
Des nations mes mains règlent le sort,
Et devant moi les rois s’évanouissent.