Dès son arrivée à Paris, en 1794, Napoléon s’était lié d’amitié avec Talma. C’est sans doute pendant qu’il suivait assidûment les représentations des œuvres tragiques, que Napoléon avait fait cette remarque originale : « Dans une tragédie, quand l’action commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte, ils sont en sueur, et tout en nage au cinquième. » Le souvenir de cette amitié se manifesta par une même décision impériale qui allouait au grand tragédien « une gratification de 6 000 francs et une pension mensuelle de 2 000 francs ».

Napoléon affectait volontiers de bien connaître les règles de la tragédie. Du fond de la Pologne, en 1806, éprouvant le singulier besoin de faire la critique des Templiers de Raynouard, il prétend « que le moyen tragique qu’il faut employer, c’est la nature des choses ; c’est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers… » Il arrête ses considérations sur l’art dramatique par cette réflexion assez juste : « Il faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j’ai autre chose à penser. »

Parfois, il ne dédaigne pas de donner lui-même le canevas d’une pièce à faire : « Vous devriez, a-t-il dit à Gœthe, écrire, par exemple, la Mort de César, mais d’une manière beaucoup plus digne et plus grandiose que ne l’a fait Voltaire… » « Pourquoi, écrit-il à Fouché, n’engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race ?… » Arnault avoue ingénuement dans la dédicace des Vénitiens, tragédie jouée en 1799, que Napoléon lui a fourni l’idée du cinquième acte, celui qui eut le plus de succès à la représentation.

Quand il s’occupait des choses de théâtre, c’était avec une extrême minutie ; il allait jusqu’à se faire le régisseur des théâtres subventionnés. Si un jour il modifie la distribution du Cid, d’autres fois, relativement à l’Opéra, il dira : « Je ne veux pas qu’on joue la Vestale. Je pense qu’il est convenable de donner la Mort d’Adam, puisqu’elle est prête. » « Il faudrait donner la Mort d’Abel le 20 mars ; donner le ballet de Persée et Andromède, le lundi de Pâques ; donner les Bayadères, quinze jours après ; Sophocle, Armide, dans le courant de l’été ; les Danaïdes, dans l’automne ; les Sabines, à la fin de mai. »

Il intervient aussi dans les plus petits détails de l’administration théâtrale, en écrivant à Cambacérès : « Je vous envoie un état des billets gratis et des billets payants de l’Opéra pendant le mois dernier ; cela me paraît énorme. Faites-moi connaître les prix des différentes places. Ne pourrait-on pas les mettre au-dessous du prix des autres spectacles et, par là, supprimer les billets gratis. »

Et, quand tout ne va pas à son idée, il s’écrie : « Si cela ne cesse pas à l’Opéra, je leur donnerai un bon militaire qui les fera marcher tambour battant. »

Ces renseignements touchant les préoccupations artistiques de l’Empereur, en ce qui concerne les théâtres, seraient incomplets si l’on ne mentionnait pas ici qu’il savait récompenser le mérite, là où il le rencontrait. Tout ce qui avait un nom, depuis Talma jusqu’à Grétry, Méhul, Lesueur, Raynouard, Lebrun, tous étaient les pensionnaires de la cassette impériale : qui pour une rente de 4 000 francs, qui de 10 000 francs, qui de 12 000 fr., comme Lesueur, l’auteur des Bardes.

Peu de prétentions en musique : tout en déclarant en 1797 « que de tous les beaux-arts, la musique est celui qui a le plus d’influence sur les passions, celui que le législateur doit le plus encourager », il n’avait que des notions très faibles sur cet art. Le 23 juin 1805, on le voit demander « ce que c’est qu’une pièce de Don Juan que l’on veut jouer à l’Opéra », et quand, le 4 octobre de la même année, il a entendu cet ouvrage au théâtre de la Cour à Stuttgart, son enthousiasme est assez modéré : « J’ai entendu hier l’opéra allemand Don Juan, la musique m’a paru fort bonne. »

Il ne se passionna que pour un seul artiste lyrique, Crescentini, qu’il entendit à Vienne, en 1806, dans Roméo et Juliette de Zingarelli. Napoléon le fit venir à Paris avec 50 000 francs d’appointements et de gratifications. Cet artiste ne chanta en France que sur le théâtre de la Cour, et, dans son admiration, Napoléon lui remit un jour l’ordre de la Couronne de fer, au grand mécontentement des généraux, raconte Mlle Avrillon.

Un peu de musique de chambre ne déplaisait pourtant pas à l’Empereur, qui écrivait, de Posen, à Joséphine : « Paër, le fameux musicien, sa femme, virtuose que tu as vue à Milan, il y a douze ans, et Brizzi, sont ici ; ils me donnent un peu de musique tous les soirs. »