Rien de plus exact, par rapport à Napoléon, si l’on a voulu indiquer que chacun de ses discours était approprié avec une justesse saisissante, non seulement au milieu, à la circonstance qui le motivait, mais encore à l’intelligence de ceux qui devaient en sentir l’effet.
Mais si ses proclamations sont restées, pour la plupart, des modèles d’éloquence militaire, il ne faudrait pas croire qu’il suivît simplement, en les rédigeant, le tour naturel de sa façon de parler. Son style, quand l’Empereur ne s’observe pas, quand il est livré à lui-même, est plutôt trivial que châtié. En homme pressé, tiré de tous côtés par mille affaires, il dicte ce qui lui passe par la tête, il exprime sa pensée comme elle vient ; le premier mot qui arrive est le bon, fût-il vulgaire, fût-il grossier, il est écrit sans aucune réserve, sans aucun souci de la forme.
Et ce n’est pas, il convient de le noter, une affectation du souverain assuré qu’il n’a d’observations à recevoir de personne, car on retrouve la même liberté de langage chez le général parlant à ses supérieurs : « Tâchez, dit-il au Directoire, que les commissaires, que vous enverrez en Italie, ne se croient pas un Directoire ambulant. » Au ministre des relations extérieures : « Ces choses sont bonnes à dire dans un café, mais non au gouvernement. » Pas plus de respect pour les étrangers : « J’ai, comme vous voyez, voyagé en casse-cou, et je n’ai pas été étonné que ces ganaches de plénipotentiaires de l’Empereur n’étaient pas encore arrivés. » « Le prince de la Paix a l’air d’un taureau, il a quelque chose de Daru… » L’empereur d’Autriche est « ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône ». D’un autre roi, il dit : « Cet archifou de roi de Suède vient de profiter de l’occasion pour dénoncer l’armistice. C’est bien dommage qu’on ne puisse pas mettre un gaillard comme cela aux petites maisons. » S’il reproche à son frère le roi de Hollande d’avoir « les idées mesquines, les sentiments faibles et les petites économies d’un boutiquier d’Amsterdam », il ne se gêne pas davantage pour lui dire : « Vous voulez que la Reine, votre femme, soit, comme une nourrice, toujours à laver son enfant… Si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez… Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. »
On n’est pas plus irrévérencieux que lui envers les hauts dignitaires de l’Église : après le Pape qui « est un vieux renard », ce sont des lettres de cardinaux qu’il fait imprimer dans les gazettes, « afin de convaincre toute l’Italie de l’imbécile radotage de ces vieux cardinaux ». Quant à l’évêque de Vérone : « Si je l’attrape, dit-il, je le punirai exemplairement. »
C’est comme pour Sieyès, « qui devrait faire brûler un cierge à Notre-Dame pour s’être tiré de là si heureusement ». L’amiral Villeneuve est un « misérable qu’il faut chasser ignominieusement de l’armée… il sacrifierait tout pour sauver sa peau ».
Le mot imbécile ne lui coûte pas, on le rencontre souvent sous sa plume : « Les imbéciles de marins viennent de faire une échauffourée sans exemple. » « Un imbécile de commissaire. » « Votre bureau d’habillement est composé d’imbéciles », ou même « des officiers assez bêtes pour piller les dépêches des courriers ».
Les gens qui font des commérages ne sont pas chez lui en odeur de sainteté. Il déteste « les femmelettes et les mirliflores qui parlent de ce qui se passe à l’armée ». Des journalistes il dit : « Je ne puis voir que comme une calamité dix polissons, sans talent et sans génie, clabauder sans cesse contre les personnes les plus respectables, à tort et à travers. » Enfin, c’est au maréchal Lefebvre qu’il donne carrément le conseil suivant : « Chassez de chez vous à coups de pied au cul tous ces petits critiqueurs. »
Pour frapper l’imagination du peuple, ses récits sont d’une naïveté voulue qui est parfois bien étonnante ; rien que dans les bulletins de la campagne de 1805, on relève les passages suivants : « La maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter 100 000 francs. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années. » Cela n’empêche pas le bulletin suivant de déclarer que Murat a trouvé, dans une seule ville, « un trésor de 200 000 florins ».
Rien d’amusant comme « ce sergent-major, venu de Moscou, que tout le monde questionne » ; il y a vingt-cinq lignes de réponses faites par ce malheureux « de quelque intelligence », dit le bulletin ; on y voit les Autrichiens qui « ont perdu toutes leurs batailles et ne font que pleurer ». C’est par une image plus bizarre encore qu’il dénonce la rapacité des Russes : « Un homme riche qui occupe un palais ne peut espérer assouvir ces hordes sauvages par ses richesses ; ils le dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dorés. »
Mais quand il s’agit de flatter l’amour-propre des soldats, d’éveiller en eux les idées d’héroïsme et de valeur militaire, les phrases, gravées « au compas » ou à la pointe de l’épée, atteignent, dans ses proclamations, les sommets mêmes de l’éloquence : « Cette couronne de fer, dit-il après Austerlitz, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre. » Et la harangue se termine par cette sublime inspiration : « Soldats, mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J’étais à la bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde : Voilà un brave ! »