Souvent, en ces occasions, il fait appel à ses souvenirs, et paraphrase les textes de nos grands auteurs ; dans le seul 31e bulletin on trouve : « C’est le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs pour s’élancer dans les rangs ennemis… On peut être battu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire. »

L’homme dont la plume était parfois si franche, si nue, dans sa correspondance, pour ne pas dire brutale, ne dédaigne pas, sur les champs de bataille, de recourir au fatras des expressions déclamatoires ou boursoufflées, telles que : « Les armées marchent avec la rapidité de l’aigle » ; « L’admiration des générations futures… les aigles décorées d’une gloire immortelle » ; jetées un peu partout dans ses discours. « Précipitez dans les flots, s’écrie-t-il un jour en s’adressant à l’armée qui va conquérir le royaume de Naples, précipitez dans les flots, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers… ne tardez pas à m’apprendre que la sainteté des traités est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d’Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés. » Et c’est par cette métaphore poétique et hardie qu’il peint, en 1815, son retour de l’île d’Elbe : « L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »

Faudra-t-il, pour clore cette analyse des sentiments intimes de Napoléon, se résigner à le défendre contre l’imputation étrange autant qu’inattendue — de n’être pas Français, — imputation récemment formulée par Taine en ces termes : « Manifestement, ce n’est ni un Français ni un homme du dix-huitième siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge ; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’Italien. »

Un premier coup d’œil est-il vraiment suffisant pour justifier une telle opinion ? Pour nous, l’homme qui se dégage du développement de cette étude, qui se dévoile à tous les regards, nous semble pourtant bien un homme du dix-huitième siècle, parfaitement de son temps, identique à ses congénères. Né dans la bourgeoisie, Napoléon était bourgeois dans les moelles, il l’était dans ses habitudes, dans ses qualités, dans ses défauts, dans ses actes, dans le fond de son âme. Mais dénier à Napoléon le titre de Français, — l’erreur, selon certaines théories, fût-elle soutenable, — ne sent-on pas que c’est une hérésie !

Italien ! l’homme qui a rempli les caisses vides du Directoire, en faillite, avec l’or de l’Italie.

Italien ! l’homme qui a dépouillé l’Italie de ses richesses artistiques pour les transporter dans nos musées de Paris.

Italien ! l’homme qui disait : « Il y a en Italie dix-huit millions d’hommes, et j’en trouve à peine deux… » Ou : « C’est un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche. »

Italien ! l’homme qui, en 1814, possédant encore l’Italie et son armée intactes, n’eut pas un instant la pensée de s’y réfugier, de s’y défendre, pour conserver peut-être la couronne royale italienne.

Pas Français ! le fils de celle qui, en 1793, en face de sa maison brûlée par les ennemis de notre pays, saluait l’incendie, — sa ruine, — du cri de : Vive la France !

Pas Français ! celui grâce à qui les échos du monde entier ont retenti du nom glorieux de la France.