Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la misère, Napoléon, malgré la grandeur des résultats acquis, croirait tout perdu s’il manquait une minute à la discipline d’un travail assidu, d’une vigilance incessante. Loin de s’être jamais cru la science infuse par prédestination, c’est avec un redoublement d’activité, d’études, d’efforts non dissimulés qu’il a cherché à se mettre à la hauteur des obligations que lui imposait chaque fonction nouvelle.

Général, commandant d’armée, chef d’État, il s’impose d’autant plus de labeur que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son métier sont, à ses yeux, les deux termes entre lesquels doivent se concentrer toutes ses forces morales et physiques.

Une application opiniâtre l’avait mis en possession de tous les secrets de l’art militaire ; s’il s’est illustré par des connaissances approfondies de la tactique et de la stratégie, il n’est pas moins remarquable par sa souplesse à passer des abstractions théoriques de la haute science aux soins matériels des menus détails sur lesquels repose, véritablement, la solidité des armées.

On peut affirmer que le meilleur chef d’armée des temps modernes n’a été, à proprement parler, que le meilleur soldat de son armée, c’est-à-dire celui qui connaissait le mieux son métier. C’est avec raison que l’Empereur disait : « Il n’est rien à la guerre que je ne puisse faire par moi-même. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à canon, je sais la fabriquer ; des affûts, je sais les construire ; s’il faut fondre des canons, je les ferai fondre ; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai. » — « Il savait, dit Fleury de Chaboulon, combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner un habillement, à un charron pour construire un affût, à un armurier pour monter un fusil… » « Napoléon, raconte le colonel sir Campbell dans son Journal, est parfaitement au courant de tous les détails de marine, tels que le coût et la dépense journalière d’un vaisseau de guerre, les tours de service à bord, la différence entre un vaisseau anglais et un vaisseau français, les câbles, les agrès, etc. »

Et de fait, à chaque page de sa correspondance, on le voit discuter la valeur des fournitures militaires et la régularité des pièces administratives de l’armée : un jour, c’est « le pain qui est mauvais, c’est la viande qu’on paye dix sous à un entrepreneur, quand le boucher ne la vend que huit sous » ; une autre fois, « c’est la ration des chevaux sur laquelle on vole ». Ici, « des souliers qui ne valent pas trente sous », ou « des habits d’un drap mauvais qui sont trop étroits de la poitrine et trop longs », ou bien, au contraire, « les capotes qui sont ridiculement petites ; il y en a qui ne vont pas jusqu’aux genoux ». Là, ce sont « des chevaux qui coûtent vingt francs de plus qu’ils ne devraient coûter », à moins que ce ne soient « des selles de harnachement mal confectionnées, dont les panneaux sont trop courts », ou « du chanvre qui est excellent quand il s’agit de payer, et qui ne vaut plus rien quand il s’agit de s’en servir ». Enfin, il ne se lasse pas de signaler les erreurs qu’il relève sur les états de situation : quand on lui demande quinze cents paires de souliers pour un régiment, il répond : « Cet état est ridicule, ce régiment n’a que douze cents hommes sous les armes. » Sur une autre pièce, il dit : « Je vois, à Paris, le 4e d’infanterie légère porté à seize cent huit hommes présents et deux cent cinquante-quatre aux hôpitaux ; le bataillon d’élite est porté comme déduit, ce qui ferait deux mille quatre cents hommes ; il y a erreur. » A un autre ministre, il indique lui-même la méthode à suivre pour dresser un état régulier : « Je vous ai déjà fait connaître que la manière dont vous faites vos états n’est pas commode pour moi…; il vaudrait mieux que les bâtiments de toute sorte soient répétés autant de fois qu’il y a d’arrondissements. Par exemple, le premier arrondissement serait divisé en sept feuillets, dont l’un présenterait les bâtiments à la mer, le second les bâtiments en partance, etc…, etc. ; le second arrondissement serait divisé de même, le troisième de même, et ainsi de suite. »

La chronologie de ces citations (1796, 1804, 1805, 1807, 1811, 1813) démontre clairement une égale ingérence du général et de l’Empereur dans les plus petites questions administratives de l’armée.

Poussé par le besoin de connaître à fond les objets multiples que doit embrasser le chef du pouvoir exécutif, Napoléon s’évertuera à étudier aussi toutes les branches de l’administration civile. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il est loin de s’imaginer que rien n’est plus facile que de gouverner un peuple, et ne croit pas non plus à l’efficacité des doctrines apprises dans les livres. Ce qu’il veut pénétrer, toucher du doigt, c’est le vrai mécanisme gouvernemental qui, du dernier village de France, fait refluer jusqu’à Paris, en passant par toutes les filières, les rapports politiques, les questions administratives, les impôts réguliers qui forment, ensemble, la base de la vie nationale.

La rigueur de sa nature développée par son éducation militaire est telle, qu’il se jugerait indigne de commander quoi que ce soit, s’il ne savait l’exécuter lui-même. Il veut, en un mot, et selon l’expression populaire, pouvoir, à tout événement, mettre la main à la pâte, ce qu’il n’hésite pas à faire, le cas échéant, ainsi que le prouve la lettre suivante adressée au ministre du Trésor public par l’Empereur, dans la neuvième année de son règne : « A peine arrivé à Mayence, j’ai voulu me faire rendre compte par le comte Daru du service de la Trésorerie ; il y règne la plus complète anarchie. Je ne suis pas surpris qu’avec beaucoup d’argent le service éprouve des retards, puisqu’il n’y a aucune espèce d’organisation… Tout est dans le plus grand désordre. J’ai été obligé de perdre plusieurs heures à travailler avec les derniers commis. » Avec ceux-ci, il ne se drapait pas dans la majesté impériale ; aux raisons insuffisantes qu’ils lui donnaient parfois, Napoléon répondait : « Vous moquez-vous de moi ? pensez-vous donc qu’un homme qui n’est pas né sur le trône et qui a couru les rues à pied, puisse se payer d’aussi mauvaises raisons ? »

Ce n’est pas en brouillon qu’il intervenait ; il savait tout, s’étant donné la peine de tout apprendre, point par point. Dès la première heure de son accession au pouvoir, le 19 brumaire, en rentrant à Paris, il dit : « Il nous faut maintenant reconstruire, et reconstruire solidement. » Alors, on le vit se mettre à l’ouvrage avec une fougue, une impétuosité que rien ne pouvait contenir, prenant tout en main, se faisant tout expliquer : « Il examinait, dit Rœderer, chaque question en elle-même, après l’avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée, interrogeant ensuite les grandes autorités, les temps, l’expérience, se faisant rendre compte de la jurisprudence ancienne, des lois de Louis XIV, du grand Frédéric… Quand on présentait un projet de règlement ou de loi au Premier Consul, il était rare qu’il ne fît pas les questions suivantes : Voici un projet, est-il complet ? Tous les cas sont-ils prévus ? Pourquoi ne vous occupez vous pas de ceci ? Cela est-il nécessaire à dire ? Cela est-il juste ? Cela est-il utile ? Comment cela était-il autrefois ? à Rome, en France ? Comment cela est-il maintenant ? Comment cela est-il ailleurs ?… L’obscurité de toutes les comptabilités a été percée par le Premier Consul ; toutes ont été examinées, comparées, redressées… Napoléon ne manquait jamais de se représenter en somme la plus petite dépense qu’on lui proposait, tout était évalué jusqu’au dixième de centime. » — « Je ne crains pas, disait le Premier Consul, dans sa première entrevue avec Mollien, de chercher des exemples et des règles dans les temps passés ; en conservant tout ce que la Révolution a pu produire de nouveautés utiles, je ne renonce pas aux bonnes institutions qu’elle a eu le tort de détruire. » — « Je fus, dit le général Mathieu Dumas, fréquemment appelé près du Premier Consul, qui ne manquait jamais de discuter personnellement avec les conseillers d’État auxquels il avait confié l’examen d’une question d’administration, et descendait jusqu’aux moindres détails avec une admirable précision, sans jamais perdre de vue le but principal, l’ensemble et les moyens d’exécution. » Fiévreusement, il soulève toutes les questions ; celles qu’il pose dans une seule de ses lettres au ministre de la guerre indiquent le nombre de ses préoccupations, alors qu’il était au début de son gouvernement :

« Je désire connaître sur-le-champ, citoyen ministre :