Fallait-il résister aux vœux unanimes de la nation, tromper ses espérances, repousser les adjurations des personnages les plus marquants dans l’ordre civil et militaire ? Fallait-il craindre de troubler la douce quiétude du Directoire, qui ne dirigeait rien, si ce n’est la banqueroute de la France, symptôme trop certain de l’anéantissement prochain du pays ?
Et d’abord, y avait-il un gouvernement ?
Un gouvernement n’existe qu’autant qu’il garantit la sécurité et la propriété des citoyens, qu’il subvient aux besoins des services de l’État.
On a vu ce qu’il en était des biens et des personnes. Quant au Trésor public, plus que vide, loin de pouvoir distribuer quoi que ce soit, il attendait, au contraire, que les généraux procurassent par leurs conquêtes les ressources indispensables à la vie publique. Depuis longtemps les rôles étaient renversés ; non seulement l’armée ne recevait plus rien, mais elle subventionnait l’État, qui se trouvait ainsi en tutelle, au lieu d’être le répartiteur ou le caissier de la nation. Or, c’est une vérité nécessaire que, partout où il y a un groupement d’individus, le pouvoir effectif, malgré qu’on ait, appartient de fait à celui qui pourvoit aux besoins matériels de la masse.
Donc rien, dans les fonctions des cinq bavards directoriaux assis autour d’un tapis vert, qui ressemblât, de loin ou de près, à un gouvernement. Ils le savaient si bien, ces étonnants chefs du pouvoir, que trois d’entre eux, c’est-à-dire la majorité, avaient abandonné la partie avant le 18 brumaire : deux, Sieyès et Roger-Ducos, s’étaient ralliés franchement à Bonaparte ; le troisième, Barras, se tenait à l’écart, marchandant le prix de sa conscience.
De sorte que le Directoire lui-même fut dans l’incapacité de prendre aucune mesure préventive contre le coup d’État qui se préparait, au su de tout le monde. Cette situation, suffisamment burlesque, a été racontée ainsi, dans ses mémoires, par Gohier le président de ce fameux gouvernement : « Aucune délibération ne pouvait être prise par le Directoire exécutif s’il n’y avait trois membres présents, au moins. L’abandon de nos deux transfuges et l’absence de Barras paralysèrent la puissance directoriale dans nos mains, et ce fut la constitution elle-même qui nous mit dans l’impuissance de la défendre. »
Ne pas respecter les lois fondamentales d’un pays, c’est un crime sans doute ; mais cependant, si la Constitution de la France n’était, en réalité, qu’un engin de destruction pour la France elle-même, n’y avait-il pas nécessité de l’abolir en évinçant à tout prix ses défenseurs ?
Des décisions urgentes, c’est indéniable, s’imposaient en vue du salut de la patrie. Quelque considération que méritent les jugements des philosophes planant dans la sphère pure des théories et des principes absolus, il est facile de concevoir, dans l’ordre des choses pratiques, que, sous la pression impatiente des autorités politiques et militaires, Napoléon n’ait pas hésité à justifier les espérances que la très grande majorité de ses compatriotes avait mises en lui. « Il n’attenta point à la liberté puisqu’elle n’existait plus, dit Mathieu Dumas peu favorable à Napoléon, il étouffa le monstre de l’anarchie ; il sauva la France, et ce fut le plus beau de ses triomphes. » Trois mois à peine après l’institution du Consulat, l’ambassadeur de Prusse mandait à son roi : « Ce dont on parle avec éloges dans les départements, c’est de l’énergie et de l’administration du Premier Consul. Il a su se faire aimer et respecter. On dit : que ne doit-on pas attendre du bien qu’il fera en temps de paix, puisqu’il trouve le moyen d’en faire en temps de guerre ? Toutes les divisions semblent être étouffées, et toutes les autorités semblent tendre à un seul et même but, celui de fortifier le gouvernement. »
V
L’homme qui avait su inspirer cette foi aveugle, il faut le répéter pour l’honneur et la leçon de l’humanité, ne devait pas cette faveur insigne à la mise en œuvre de vices monstrueux ; il la devait, au contraire, à la simplicité, à la droiture de ses mœurs, qui contrastaient si nettement avec les roueries, les faussetés, les expédients, les cupidités de son époque. Il la devait, par-dessus tout, à l’esprit du devoir professionnel qui lui avait été inoculé, dès l’enfance, avec le besoin de parvenir. Cette qualité maîtresse, instinctive, pour ainsi dire, de son caractère, marque d’un trait uniforme et bien saillant tous ses actes, de Brienne à Sainte-Hélène.