Ne prévoyait-il donc pas, Bonaparte, qu’en son absence toutes les conspirations pourraient se donner carrière, et qu’il risquait fort, à son retour, de trouver établi tel gouvernement, voire la royauté, qui ne laisserait plus de place à aucune compétition ni civile ni militaire ?
Fallait-il grande intelligence pour se dire que les absents ont toujours tort, et que les occasions, favorables et fréquentes en temps de Révolution, sont moins faciles à saisir du fond de l’Égypte que de la rue Chantereine, devenue rue de la Victoire, en l’honneur de Napoléon ?
On sera plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que Bonaparte, revenu d’Italie, décoré du double prestige de la gloire et de la paix, bien supérieur en tous points à ceux qui gouvernaient, éloigné par l’âge des fonctions de directeur (il fallait avoir quarante ans), se vit dans la nécessité d’être le garde du corps des puissants du jour, dignes successeurs d’Aubry et de Letourneur, tout aussi incapables que ceux-ci et plus corrompus.
Alors, soldat épris de renommée, avide d’exploits militaires, comme l’eût été, à sa place, tout jeune général, il n’aspire qu’à obtenir un nouveau commandement qui, conforme à ses goûts, l’éloignera des intrigues politiciennes de Paris.
Aussi, quand, cédant aux supplications qu’on lui adressait de Paris, il se décida à revenir d’Égypte, et qu’il eut repassé la mer, à travers les croisières ennemies, ce ne fut pas en aventurier équivoque et dangereux qu’on l’accueillit en France, mais en véritable sauveur.
Tous les contemporains attestent l’allégresse populaire avec laquelle ce retour fut salué : « Il serait tombé du ciel, dit le duc de Rovigo, que son apparition n’aurait pas produit plus d’étonnement et d’enthousiasme. » — « Sur la route, dit M. de Barante, je rencontrai, au delà de Briare, la voiture du général Bonaparte qui revenait d’Égypte. Il est difficile de se faire une idée de l’enthousiasme universel que produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l’avaient accueilli sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la France. C’était la vérité. Sans savoir ce qu’il voudrait faire, sans prévoir ce qu’il allait advenir, chacun, dans toutes les classes, eut la conscience qu’il ne tarderait pas à mettre fin à l’agonie où périssait la France. On s’embrassait dans les rues, on se précipitait sur son passage, on tâchait de l’apercevoir. »
Même élan rapporté par M. de Ségur : « A la grande nouvelle de son retour, répandue par les télégraphes, toutes les cloches avaient été mises en branle et des feux de joie allumés ; annoncée sur les théâtres, les représentations avaient été suspendues par des cris, des transports extraordinaires et des chants patriotiques ; dans d’autres lieux on avait vu la foule s’amasser, les citoyens se serrer les mains et se jeter dans les bras l’un de l’autre en pleurant de joie et d’enthousiasme. Dans le conseil même des Cinq-Cents, son frère Lucien avait été porté par acclamation à la présidence. Enfin, une grande nation entière était passée, subitement, d’un morne désespoir, à une ivresse orgueilleuse et triomphante ! »
Que Napoléon, en quittant l’Égypte, se soit dit qu’il avait un rôle important à jouer dans les affaires de son pays, ce n’est pas douteux. Après les services éclatants qu’il avait rendus, ses droits n’étaient-ils pas équivalents à ceux de l’avocat Gohier ou du général Moulin ? Mais qu’il ait ourdi de longue main la trame d’une machination quelconque, c’est ce qui est inexact et se trouve démenti par l’homme le mieux placé pour les avoir, son ami et secrétaire intime : « On se tromperait fort, dit Bourrienne, si l’on croyait qu’à son retour Bonaparte eût un plan formé, un dessein arrêté… On peut dire que ce fut tout le monde, en France, qui abrégea pour Bonaparte le chemin qui le conduisit au pouvoir. » « A peine eut-il touché le sol de la France, dit le général Mathieu Dumas, qu’il en fut considéré comme le libérateur ; sa seule présence refoula la terreur dans le cœur des terroristes. Il trouva tous les partis disposés à lui décerner le pouvoir dictatorial. »
En effet, c’était bien de « tout le monde » et de « tous les partis » qu’il s’agissait, car l’opinion de l’armée ne différait pas du sentiment populaire, à en juger par le nombre des généraux qui faisaient escorte à Napoléon et le secondaient au 18 brumaire ; ils n’étaient pas moins de soixante-huit généraux et adjudants généraux, parmi lesquels on remarque : Moreau, Macdonald, Lefebvre, Berthier, Lannes, Marmont, Murat, Sérurier, Moncey, Beurnonville ; les amiraux Bruix et Ganteaume, et d’autres. Un concours manqua ouvertement, il faut le dire, ce fut celui de Bernadotte, le même à qui l’Empereur ne crut jamais avoir accordé assez de faveurs, le même qui, en portant les armes contre la France, en 1814, a prouvé que l’amour de la patrie ne tenait pas la première place dans son âme.
Dans l’ordre civil, les noms de ceux qui incitaient Napoléon à une action décisive ne sont pas moins importants ; ce sont : Talleyrand, Fouché, Boulay de la Meurthe, Chénier, Sieyès, Rœderer, Daunou, Monge, Cambacérès, etc.