D’autres généraux, avant Napoléon, avaient remporté plus ou moins de victoires ; les Pichegru, les Jourdan, les Moreau, les Souham, les Brune, les Kellermann, les Championnet, les Masséna s’étaient illustrés sur maints champs de bataille ; mais aucun n’avait révélé cette puissance d’organisation dont la France de 1799 avait autant besoin que l’armée d’Italie de 1796. Pour l’une comme pour l’autre, il s’agissait de vivre, avant de songer à vaincre.
On peut s’en assurer en se reportant à la description de la France, dressée par un contemporain : « Le mérite partout persécuté, les hommes honnêtes partout chassés des fonctions publiques, les brigands réunis de toutes parts dans leurs infernales cavernes, des scélérats en puissance, les apologistes de la Terreur à la tribune nationale ; la spoliation rétablie sous le titre d’emprunt forcé ; l’assassinat préparé, et des milliers de victimes désignées sous le titre d’otages ; le signal du pillage, du meurtre, de l’incendie toujours au moment de se faire entendre dans une proclamation de la patrie en danger, mêmes cris, mêmes hurlements dans les clubs, au Corps législatif qu’en 1793 ; mêmes bourreaux, mêmes victimes, plus de liberté, plus de propriété, plus de sûreté pour les citoyens, plus de finances, plus de crédit pour l’État ; l’Europe presque entière déchaînée contre nous ; des armées en déroute, l’Italie perdue, le territoire français presque envahi. »
Mallet du Pan, agent de Louis XVIII, achève de décrire ainsi la situation de la France : « Depuis la banqueroute de la dette publique remboursée pour les trois quarts en bons qui perdent quatre-vingt-dix-sept pour cent sur la place, la circulation est arrêtée, les effets publics n’ont plus cours, l’industrie est morte, les capitaux ont disparu, les changes se dégradent de jour en jour, l’agriculture, écrasée à son tour, commence à gémir comme le commerce… Le gouvernement a consommé, dans l’année qui expire, douze cents millions en numéraire, a suspendu la moitié des payements publics soit aux rentiers, soit aux pensionnaires, soit aux fonctionnaires publics ; après avoir spolié les hôpitaux, il les laisse dans la plus horrible misère, ne pourvoit même pas aux besoins des prisonniers. »
A la vue de ce tableau, on comprendra la force et la somme d’espoir que représentait l’homme qui, trois ans auparavant, avait pris corps à corps une situation analogue, avait su, en peu de temps, remettre chaque chose en sa place et rétablir l’ordre régulier sans lequel il n’est de bonheur ni pour les armées ni pour les peuples.
On comprendra également pourquoi l’on s’est souvenu de celui qui avait accompli le miracle de la résurrection de l’armée d’Italie, le jour où il s’est agi d’arracher la France à la ruine, et pourquoi des millions de poitrines lancèrent vers Napoléon un cri d’appel désespéré, alors qu’il se trouvait en Égypte, bien loin pourtant des compétitions et des intrigues politiques.
Pourquoi était-il allé en Égypte ? On n’a pas manqué de faire, à ce sujet, les conjectures les plus défavorables.
Plusieurs ont dit que, rentré à Paris et aspirant déjà aux honneurs suprêmes, Napoléon s’aperçut qu’il n’avait pas encore assez de popularité et forma le projet de partir pour l’Égypte.
C’est inexact. Pendant ses plus glorieux succès en Italie, succès dont il ne pouvait mesurer les conséquences par rapport à lui, en 1797, à Passeriano, il s’occupait avec Monge des moyens de s’emparer de l’Égypte, d’après des plans déjà discutés sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. « A cette même époque, rapporte Lavalette, il appelait près de lui Poussielgue et faisait élaborer par ce dernier les combinaisons qui nous valurent la prise de Malte par un coup de main. »
Quant à l’idée d’exercer une dictature en France, en admettant qu’il l’ait jamais eue jusque-là, il faudra bien avouer qu’en partant pour l’Orient, Napoléon y renonçait totalement ; car ce serait un bien naïf ambitieux, celui qui, acclamé par la foule, recevant de tous les corps de l’État les hommages les plus flatteurs, sinon les plus serviles, abandonnerait volontiers ce foyer de brigues journalières pour aller, au delà des mers, chercher les moyens d’acquérir une suprématie qui, saisissable sans sortir de Paris, n’était là-bas que chimérique.
Ce serait vraiment un singulier moyen de perpétrer un crime que de mettre entre soi et le théâtre de ce crime des centaines de lieues, ainsi qu’une barrière presque infranchissable, qui était la flotte anglaise.