Il convient de remarquer que tous les ordres précédents ont été pris dans un ensemble de cent vingt-trois pièces diverses, écrites par Napoléon durant les vingt-quatre premiers jours de son commandement.
Dans ce court espace de temps, après une immobilité de huit jours à Nice, le siège du quartier général avait changé douze fois de résidence, six combats heureux avaient été livrés, trois batailles rangées avaient été gagnées !
Rien, mieux que les citations que nous avons reproduites, ne pouvait faire comprendre les difficultés immenses que Napoléon eut à surmonter ; rien ne pouvait mieux l’affranchir de la réputation d’aventurier que ses contempteurs lui ont faite.
IV
Un présomptueux, impatient de gloire militaire, n’eût pas suffi, sans contredit, pour accomplir de tels prodiges. Ce qu’il fallait, c’était un chef rigide, incapable de regarder son avénement hiérarchique comme un pas fait vers le repos et l’indolence, et de considérer l’élévation de son grade comme une sorte de piédestal duquel il ne pouvait descendre, sans déchoir, pour s’occuper des objets de détails. Il fallait donc un homme positif, réfléchi, de bon sens, sachant que du choc des idées, on doit toujours, sur cette terre, passer au choc des choses, sachant qu’un trait de génie peut inspirer à un général la marche offensive qui rend inévitable la défaite de l’ennemi, mais sachant mieux encore que, si les soldats manquent, non pas d’armes ni de cartouches, mais seulement de cordons de souliers, ils perdront leurs chaussures, n’avanceront plus, et que, dès lors, la plus savante des combinaisons stratégiques sera réduite à néant.
Cette conviction de l’influence décisive des détails en apparence négligeables, toutefois si importants, dans les plus grandes occasions, a été l’aiguillon permanent et impérieux de l’activité de Napoléon, et a fait de lui, après six semaines, le chef désormais respecté de tous, qui avait tiré l’armée de sa détresse, marchait de succès en succès et, de plus, était en mesure d’apporter une aide considérable au trésor vide de la France.
Un mois s’était à peine écoulé depuis sa prise de possession du commandement, que, le 26 avril, il écrivait au Directoire : « Ce beau pays nous offrira des ressources considérables ; la seule province de Mondovi nous donnera un million de contributions. » Et le 9 mai, au ministre de la guerre : « … Plus vous m’enverrez d’hommes, et plus je les nourrirai facilement. »
Huit jours après, le 18 mai, il met à la disposition du Directoire « deux millions de bijoux et d’argent en lingots, plus vingt-quatre tableaux, chefs-d’œuvre des maîtres italiens ».
Le 1er juin, il expédie à Paris deux millions en or et autorise à faire des lettres de change sur lui, jusqu’à concurrence de « quatre ou cinq millions ». Et le 8 du même mois, il fait passer un million à ses frères d’armes de l’armée du Rhin. Il en avise le ministre des finances et ajoute : « Vous avez dans ce moment une dizaine de millions sur lesquels vous pouvez compter, dans peu vous en aurez autant. »
Enfin, d’après l’estimation de Mallet du Pan, — celui-là même qui, au début de la campagne, surnommait Napoléon « ce bamboche à cheveux éparpillés, ce petit saltimbanque de cinq pieds trois pouces… », — « ce n’est pas à moins de quatre cents millions qu’il faut évaluer les richesses enlevées à l’Italie, dans la seule année de 1796 ». Et c’est avec un autre ennemi, Walter Scott, qu’il faut constater ici que « Napoléon ne réserva pour lui aucune portion considérable du butin, quoiqu’il en eût souvent l’occasion ».