Le 21 novembre, l’Empereur reconnaissait le terrain qu’il avait choisi pour engager la bataille. Le 22, dans la fièvre des mille péripéties engendrées par des entreprises de cette nature, il trouve assez de calme pour écrire au ministre du Trésor public, et pour discuter, avec le ton dégagé d’un homme qui n’aurait à s’occuper que de la gestion des finances à Paris : « Ce n’est pas sérieusement, écrit l’Empereur, que vous me demandez mon approbation à la mesure que vous avez prise pour M. Vanlenberghe. Vous savez qu’il a toujours été contre mes principes, même en temps de paix, de faire des avances à des fournisseurs, et il est bien singulier que vous me proposiez de donner vingt-six millions à un homme auquel je ne les dois pas, qui a très bien fait son service tant qu’il l’a fait comme munitionnaire, mais qui, dans ces derniers temps, l’a fort mal fait. J’y perdrais les vingt-six millions, et cela ne sauverait point cet homme… Un ministre a dit qu’il valait mieux donner cent millions à Vanlenberghe que de le laisser manquer. Permettez-moi de vous dire que c’est là un propos de petites maisons. Ce ministre ne connaît probablement pas les chiffres et ne sait pas ce que c’est que cent millions. » Deux jours après, Napoléon forme le projet hardi de simuler une retraite. Pour mieux tromper ses ennemis, il l’annonce partout, même à ses ministres. C’est ainsi que le 23 novembre, il mande à Talleyrand : « Je ne vais pas tarder à me rendre à Vienne, ayant pris le parti de donner du repos à mes troupes, qui en ont un excessif besoin. » En même temps, Napoléon prenait des dispositions inverses, et raisonnées à ce point que, le 1er décembre, la veille de la bataille, il put avec une assurance imperturbable indiquer publiquement, dans une allocution à ses troupes, les manœuvres qui seraient exécutées le lendemain, tant par les Autrichiens et les Russes que par les Français. Ne croirait-on pas que l’Empereur commande en chef les deux armées belligérantes, quand il dit : « Les positions que nous occupons sont formidables ; et pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc !… »

Le lendemain, en effet, l’ennemi, combattant sous les yeux des empereurs de Russie et d’Autriche, était en déroute, laissant entre nos mains « 40 drapeaux, les étendards de la garde impériale russe, 120 pièces de canon, 20 généraux, plus de 30 000 prisonniers. »

C’est à la suite de cette immortelle journée d’Austerlitz que l’empereur d’Allemagne vint en personne, dans la tente de Napoléon, implorer la paix qui valut à la France quatre millions de sujets et des ressources considérables. (Paix de Presbourg, 26 décembre 1805.)

L’année suivante, en 1806, commença la campagne de Prusse. Quatre jours exactement avant son départ de Paris pour l’armée, voici l’un des soucis de l’Empereur : « Demandez à M. Denon, s’il est vrai qu’on ait retardé hier l’entrée du Muséum, qu’on ait ainsi fait attendre le public. On ne peut rien faire qui soit plus contraire à mes intentions. »

Vingt-cinq jours après, eut lieu la bataille d’Iéna, qui fit tomber entre nos mains deux cents pièces d’artillerie, trente drapeaux, vingt-huit mille prisonniers, seuls restes palpables de l’armée prussienne dispersée, affolée.

Après la victoire, l’Empereur passa trois jours au château royal de Sans-Souci, à Potsdam. Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Napoléon se rendit sur le tombeau du grand Frédéric, là même où, moins d’un an auparavant, l’empereur de Russie, le roi et la reine de Prusse avaient juré, dans un serment solennel, l’extermination de l’armée française.

Quel monde de pensées devait alors assaillir l’officier de fortune, aujourd’hui conquérant invincible, tenant entre ses mains l’épée du grand roi, dont, naguère encore, on invoquait le souvenir magique pour soulever les peuples contre la France ! Combien ne se fussent pas laissé éblouir par ces magnifiques succès ! Napoléon demeure fidèle à ses habitudes journalières. La veille même de son entrée dans la capitale prussienne, alors que les fanfares triomphales répétaient leurs accords, l’Empereur, avec une liberté d’esprit que lui envierait un châtelain désœuvré, règle les petites dépenses proposées de Paris par ses ministres : « Je vous envoie, écrit-il à Fouché, mon approuvé de la dépense relative à la mise en scène du ballet le Retour d’Ulysse. Faites-vous rendre compte en détail de ce ballet, et voyez-en la première représentation pour vous assurer qu’il n’y a rien de mauvais, vous comprenez dans quel sens. Ce sujet me paraît d’ailleurs beau ; c’est moi qui l’ai donné à Gardel. »

En 1807, pendant la guerre de Pologne, où chaque jour amenait un nouveau combat, Napoléon écrit, de Posen, ces lignes déjà citées : « Monsieur de Champagny, la littérature a besoin d’encouragements, vous en êtes le ministre, proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. » Dans la même lettre, plus loin : « … Il est nécessaire d’avoir une Bourse à Paris. Mon intention est de faire construire une Bourse qui réponde à la grandeur de la capitale et au grand nombre d’affaires qui doivent s’y faire un jour. Proposez-moi un local convenable ; il faut qu’il soit vaste, afin d’avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isolé… » Dans la même période, Cambacérès reçoit le billet suivant : « J’ai lu votre lettre du 6 décembre. Faites travailler au théâtre de l’Odéon. »

A ce sujet, sera-t-il permis de signaler ici qu’une des erreurs les plus accréditées, et que l’on réédite, même actuellement, plusieurs fois par an, consiste à dire que le fameux décret de Moscou, relatif à la réorganisation de la Comédie-Française, n’avait été dicté de cette ville que pour donner le change à l’Europe sur la situation d’esprit de l’Empereur ?

A l’encontre de cette supposition, on remarquera que les deux lettres précédentes, parlant de l’Odéon, de beaux-arts, d’architecture, jointes à celle qui, tout à l’heure, nous a fait connaître l’Empereur en qualité de librettiste de ballet d’opéra, ont été écrites au cours d’une série de victoires, c’est-à-dire à des moments où il n’était nullement besoin d’afficher une sérénité factice. Il n’y avait, apparemment, pas plus de préméditation machiavélique à Moscou, en 1812, qu’aux portes de Berlin et de Varsovie en 1806 ; ici, comme là-bas, Napoléon obéissait à sa propension naturelle qui le portait à intervenir dans toutes les questions, même dans celles qui sont le plus éloignées des attributions directes du chef de l’État.