Après la bataille d’Eylau, de son quartier général, pendant qu’il combine les mouvements de son armée, journellement aux prises avec l’ennemi, l’Empereur écrit au ministre de l’intérieur : « Je viens de mettre 1 600 000 francs à la disposition de M. Daru pour faire les commandes ci-après, savoir : 1 400 000 francs aux manufactures de Lyon, 50 000 francs aux manufactures de cristaux, et 150 000 francs aux fabriques de serrurerie… Ce qui me paraît le plus convenable pour venir au secours des manufactures, c’est le prêt sur consignation. J’ai renvoyé cet objet au Conseil d’État, mais on sera des années sans s’entendre. Allez donc de l’avant… Par exemple, je suppose qu’Oberkampf a un million de marchandises fabriquées, qu’il ne peut le vendre et que sa manufacture est au moment de chômer : vous lui prêteriez 170 000 francs, et il mettrait pour 300 000 francs de marchandises dans un magasin sous votre surveillance. La conséquence de ce prêt doit être que la manufacture recommence à marcher. »

De Finkenstein, où il préparait la campagne qui devait porter les derniers coups à la Russie menaçante, l’Empereur écrit à Fouché, en avril 1807, à propos d’une actrice tombée du cintre pendant une représentation : « Toutes ces intrigues à l’Opéra sont ridicules. L’affaire de Mlle Aubry est un accident qui serait arrivé au meilleur mécanicien du monde… Ne dirait-on pas que c’est la mer à boire que de faire mouvoir les machines de l’Opéra !… Les actrices monteront dans les nuages ou n’y monteront pas… Je verrai ce que j’ai à faire quand je serai à Paris, mais on pousse trop loin l’indécence. Parlez-en à qui de droit pour que cela finisse… »

Et de la même plume, le même jour, l’Empereur donnait de très longues et très minutieuses instructions à l’effet d’envoyer en Perse une ambassade dont le but était de contracter une alliance avec cette puissance, comme il donnait toutes les dispositions et ordres relatifs au siège de Dantzig, sans oublier les recommandations pour le tir des pièces d’artillerie.

Deux mois plus tard, Napoléon, par la défaite de l’armée russe à Friedland, avait marqué la fin de la quatrième coalition, — tous les souverains alliés contre la France ayant été battus l’un après l’autre.

Les résultats de cette glorieuse journée allaient être considérables : l’Empereur se trouvait en position de remanier, à son gré, la carte de l’Europe. Créer des royaumes, bouleverser les frontières de ceux qui existaient, réduire l’un pour agrandir l’autre, il y avait là de quoi captiver, sans partage, l’attention du vainqueur. Le traité de Tilsitt a prouvé surabondamment que Napoléon s’était formé, au préalable, des idées très arrêtées sur la nouvelle répartition de l’Europe qu’il allait imposer à l’aréopage de monarques devenus, à leur tour, courtisans pour la circonstance.

Onze jours, pendant lesquels l’armée française prit encore Kœnigsberg et Intersburg, onze jours seulement séparent la journée de Friedland de l’entrevue de Tilsitt où l’empereur de Russie vint traiter avec Napoléon ; dans cet intervalle, on peut voir ce dernier aussi alerte d’esprit, aussi attentif à la gestion des affaires générales de l’Empire qu’aux heures les plus paisibles de son existence.

Le lendemain même de la bataille de Friedland, on n’avait pas encore fait le compte de nos trophées de victoire, que l’Empereur s’occupait de la forme et de l’emplacement d’une statue à élever à la mémoire de l’évêque de Vannes : « Il convient, décide Napoléon, de faire faire la statue en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main, et de la placer sur un piedestal. Il est inutile d’ouvrir une espèce de concours où tout le monde ne serait pas admis. Le ministre choisira le statuaire qu’il jugera le plus en état de bien faire et de faire promptement. On fera graver, sur le piedestal, une inscription latine en prose ou en vers. »

A la date du 20 juin, ce sont trois notes à trois ministres différents : à Cambacérès, il dit : « Il faut tâcher de finir le Code de commerce, afin de le présenter tout entier à la prochaine session du Corps législatif. » Au ministre des finances : « Je vois avec peine que le nouveau Code de procédure diminue nos rentrées de l’enregistrement. » Enfin, d’une lettre à Fouché, détachons les passages suivants : « Flachat est à Lyon, sous un nom supposé, où, à ce qu’il paraît, il établit une maison de contrebande et dupe de bons citoyens. Ce misérable aura-t-il donc toujours des protecteurs, et sera-t-il toujours au-dessus des lois ?… » Et plus loin : « J’ai vu avec plaisir la réunion des journaux le Courrier français et le Courrier des spectacles. Si c’est M. Legouvé qui se charge du nouveau journal, il ne peut être rédigé que dans un bon esprit… »

Et cinq jours après, un spectacle d’une grandeur inouïe s’offrait aux regards des armées française et russe réunies sur les rives du Niémen ; Napoléon et Alexandre s’abordaient sur un radeau amarré au milieu du fleuve, les deux souverains s’embrassaient, pendant que les soldats des deux nations éclataient en hourras frénétiques. Puis, les deux empereurs se rendirent à Tilsitt, où Napoléon, arbitre décisif, allait morceler le continent, selon son bon plaisir.

La solennité grandiose de l’entrevue des deux empereurs n’avait pas empêché Napoléon, toujours calme, de porter son attention sur certains détails d’équipement de son armée. A peine rentré à Tilsitt, son premier soin est d’écrire au ministre de la guerre : « Monsieur Dejean, je suis extrêmement mécontent des habits blancs. Mon intention est que mes troupes continuent à être habillées en bleu. En attendant, vous donnerez l’ordre que toutes les distributions soient faites en drap bleu. L’habit bleu est mille fois meilleur. »