A Bayonne, en 1808, l’Empereur engageait les négociations difficiles et tortueuses par lesquelles il allait forcer le roi d’Espagne à abdiquer ; jamais projet plus hardi, peut-être, plus téméraire, si l’on veut, n’avait germé dans le cerveau d’un homme. Eh bien ! on peut constater qu’en cette occurrence scabreuse, Napoléon n’avait pas perdu son sang-froid, et que, pour si haut dans les nuages qu’ait été alors sa pensée, ses pieds n’en restaient pas moins à terre. Voici un extrait d’une lettre au maréchal Bessières : « Le grand-duc de Berg m’annonce qu’une députation du Conseil de Castille se rend à Bayonne. Si elle s’arrête à Burgos, traitez-la bien et donnez-lui de bons dîners. » A ce trait, il est aisé de reconnaître comme absolument identique à lui-même, sans la moindre modification, l’ex-général en chef de l’armée d’Égypte qui, en 1798, recommande de « faire bon et de bien préparer le café » qu’il se propose d’offrir aux notables du Caire rassemblés, pour la première fois, par son ordre. C’était là un événement considérable : réunir des vaincus, hommes de mœurs, de religion, de langage si différents des nôtres, vouloir les persuader que leurs intérêts seraient plutôt sauvegardés que menacés par une occupation étrangère, cette entreprise, convenons-en, comportait assez de préoccupations pour dispenser Napoléon d’avoir souci des détails accessoires.

Non moins étonnante, dans le même ordre d’idées, est la lettre de l’Empereur à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1807. Il importait, à cette époque, de ramener aux sympathies françaises l’entourage du Tsar, près de qui avait été envoyé le général Savary. Celui-ci chercha à se concilier la faveur des belles dames russes honorées des galanteries personnelles d’Alexandre Ier. Dans ce but, notre ambassadeur pensa que le meilleur moyen était de faire venir et de distribuer des colifichets parisiens, attraits irrésistibles pour la coquetterie féminine. « Je ne vous connaissais pas aussi galant que vous l’êtes devenu, répond l’Empereur à Savary. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont être expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en disant qu’ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les demandiez, j’ai voulu faire moi-même le choix. Vous savez que je m’entends très bien en toilette. » Vous reconnaîtrez la même plume dans les lignes suivantes adressées à la reine Louise de Prusse, en 1803, par le Premier Consul qui recherchait ardemment alors l’alliance de Frédéric-Guillaume III : « Madame de Lucchesini (femme de l’ambassadeur de Prusse) étant aux eaux, et m’ayant souvent parlé des commissions de modes de France pour Sa Majesté, vous me permettrez de la suppléer en son absence et de vous envoyer des modes de dentelles de Bruxelles. » Et la reine Louise, transcrivant pour son père, ce passage de la lettre du Premier Consul, ajoute : « J’ouvre le paquet et je trouve douze chapeaux et bonnets, un carton plein de plumes, un carton avec une robe en pointes noires, une robe de bal brodée en acier ; le tout d’une richesse éblouissante. Qui aurait cru cela ? »

On le voit, ni la multiplicité, ni l’importance des préoccupations, ni sa propre élévation ne peuvent affaiblir en rien cette habitude, indéracinable chez Napoléon, de prendre toujours assez de recul pour voir du même coup d’œil le sommet et la base de ses conceptions.

Au lieu des triomphes éclatants qu’il n’avait cessé de remporter dans les précédentes guerres, l’Empereur ne trouva en Espagne que des succès pénibles et stériles ; l’Europe entière guettait les conséquences de cette première faute, pour se coaliser de nouveau contre la France et venger les humiliations antérieures.

Les anxiétés graves, qui découlaient de cette situation critique, n’altéraient nullement le calme méthodique que Napoléon apportait dans son travail journalier : c’est de Burgos qu’il écrit : « Monsieur Cretet, les hôpitaux de Parme et de Plaisance ont besoin d’une organisation particulière. Faites-vous rendre compte et proposez-moi les mesures nécessaires. »

Huit jours avant son entrée à Madrid, l’Empereur dit dans une lettre à Cambacérès : « Je suis choqué et indigné de tout ce que j’entends dire de la caisse Lafarge. Je désire qu’avant huit jours le Conseil d’État ait prononcé et que bonne justice soit faite à ces cent mille actionnaires. » C’est de Madrid, enfin, qu’il désire savoir du même ministre : « Si l’eau du canal de l’Ourcq est à Paris et si elle jaillit dans la fontaine des Innocents… Autant que j’ai pu comprendre par les journaux, ajoute-t-il, vous avez dû poser la première pierre de la première tuerie… Je suppose que les travaux de la Madeleine sont en train… J’attache toujours la plus grande importance à la promenade d’hiver et couverte pour Paris. » Cette lettre n’était, en fait, que le rappel de celle qui avait été envoyée précédemment de Bayonne et dans laquelle l’Empereur disait : « Monsieur Cretet, faites-moi un petit rapport sur les travaux que j’ai ordonnés. Où en est la Bourse ? Le couvent des Filles-Saint-Thomas est-il démoli ? Le bâtiment s’élève-t-il ? Qu’a-t-on fait à l’Arc de triomphe ? Où en est-on de la gare aux vins ? Où en sont les magasins d’abondance ? La Madeleine ? Tout cela marche-t-il ? Passerai-je sur le pont d’Iéna à mon retour ? »

Le spectacle des embarras causés à la France par la malheureuse guerre d’Espagne décida bientôt l’Autriche à reprendre l’offensive. Napoléon bondit sur son ennemi avec une rapidité foudroyante qui tient du merveilleux, vu l’état des moyens de communication à cette époque. Le 13 avril 1809, on peut rencontrer encore l’Empereur à Paris, et dix jours après, il est blessé à Ratisbonne, après avoir déjà gagné la bataille d’Eckmuhl.

Après les victoires mémorables de Wagram et de Znaïm, un armistice, prélude de la paix de Vienne, fut signé. Le lendemain, l’Empereur est déjà revenu aux soins les plus étrangers à cet acte qui portait à l’apogée sa gloire et sa puissance. C’est à Cambacérès qu’il écrit : « Il faudrait s’occuper, au Conseil d’État, d’un règlement sur les agents de change… On fait courir les bruits les plus criminels, et cela tient non à la malveillance, mais à des spéculations sur la hausse ou la baisse. Il est instant de faire cesser un jeu d’agiotage qui compromet la tranquillité publique. » Une fois la paix de Vienne signée, le jour même de sa rentrée à Fontainebleau, sans s’arrêter aux congratulations de la Cour sur l’heureuse issue de la campagne, voici l’une des premières préoccupations de l’Empereur, qui écrit au ministre de l’intérieur : « Dans les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, il y a trois fontaines qui manquent d’eau. Les gens de ces faubourgs pensent que c’est par la négligence des personnes chargées de l’entretien de ces faubourgs. Faites-moi un rapport là-dessus. »

En route pour Moscou, en 1812, Napoléon avait à subvenir aux besoins infinis d’une armée de plusieurs centaines de mille hommes, la plus nombreuse que jamais chef eût commandée, la plus difficile aussi à manier, car elle était composée de soldats appartenant à neuf nations différentes : c’était la confusion des langues et de tous les services.

Se trouver à quelques centaines de lieues des centres d’approvisionnement et avoir à nourrir cette nuée d’hommes, dans un pays ravagé délibérément par l’ennemi, c’était le problème ardu de tous les jours. Comme si cela ne suffisait pas à son activité, Napoléon s’occupe du prix du blé, — non en Pologne où il était, — mais dans le département du Calvados, et il mande à ce sujet, au ministre du commerce : « La taxation du blé par le préfet de Caen à 33 francs l’hectolitre est fort extraordinaire… Je pense que la meilleure opération que devrait faire la municipalité de Caen serait de faire venir les blés du département de la Roer… »