Après les plus grands revers, on retrouve Napoléon armé de la même méthode, de la même énergie, de la même fièvre de travail qu’aux plus beaux jours de ses succès : le 2 novembre 1813, il fait son entrée à Mayence, à la tête des immortels vaincus de Leipzig, et le lendemain 3, « l’Empereur, dit le duc de Bassano, met pied à terre dans la cour des Tuileries. Il a franchi cette distance, de Mayence à Paris, avec une rapidité effrayante, sans s’arrêter ; en descendant de voiture, ses jambes engourdies ne peuvent le soutenir, ses traits altérés révèlent l’épuisement et la fatigue. Cependant, il ne prend que le temps d’aller embrasser sa femme et son fils, et le reste de la nuit s’écoule à interroger ses ministres réunis autour de lui, à faire prendre des notes, à rédiger des ordres. A six heures du matin seulement, l’Empereur les congédie, en recommandant au ministre des finances de revenir à midi : « Apportez les états de situation du Trésor, Gaudin, lui dit-il, nous avons un travail approfondi à faire ensemble. » C’est en ces jours que son secrétaire disait au comte Lavalette : « L’Empereur se couche à onze heures, mais il se lève à trois heures du matin et, jusqu’au soir, il n’y a pas un moment qui ne soit pour le travail. Il est temps que cela finisse, car il y succombera, et moi avant lui. »

L’homme, on le voit, est invariable dans ses habitudes ; que l’on prenne Napoléon où l’on veut, à l’heure du triomphe ou de la défaite, de la splendeur ou de la détresse, d’une entrée pompeuse dans une capitale ennemie ou d’un retour humiliant dans son palais, sa pensée première, celle qui passe avant les joies de la gloire comme avant les épanchements de son âme éprouvée par le malheur, s’en va vers le travail à accomplir. Ni les accablements moraux qui briseraient l’âme la mieux trempée, ni les fatigues physiques qui accableraient le corps le plus endurci, rien n’a prise sur sa courageuse résolution de se remettre, d’abord et quand même, à l’ouvrage.

Tout ce qui, dans son esprit, peut contribuer au bien de ses entreprises doit être réalisé. Après le sacrifice de sa personne, il fait volontiers celui de son amour-propre, ce qui coûte souvent davantage. Peu lui importent, en vue de la réussite de ses plans, les préjugés qui tendraient à limiter son action ; il n’a nul souci de ménager sa dignité ; toute démarche régulière ou non, il la fera, s’il la juge utile.

Ce n’est pas de l’Empereur qu’on aurait pu dire que « sa grandeur l’attachait au rivage ». Maître absolu, n’ayant qu’à sévir, si ses ordres ne sont pas ponctuellement exécutés, il n’hésite pas à transiger pour obtenir les concours dont il a besoin.

En 1814, Augereau montrant de la mollesse dans son commandement, l’Empereur mande au roi Joseph : « J’ai fait écrire au duc de Castiglione. Je dis à l’Impératrice de parler à sa femme. Je pense que vous devez lui parler aussi et lui faire parler par les dames du palais. Il faut qu’il marche comme moi et se fasse honneur… »

Pense-t-on que cette attitude soit accidentelle et ne s’explique que par l’état de désespoir où devait se trouver Napoléon aux dernières heures de sa lutte contre l’invasion de la France ; et supposera-t-on qu’en d’autres circonstances, il n’eût pas fait aussi bon marché de son prestige que ces sortes de commérages féminins ne pouvaient qu’amoindrir ?

Ce serait une erreur : en pleine splendeur, quelques jours à peine après le sacre de l’Empereur comme roi d’Italie, il condescend parfaitement à réclamer l’intervention de la femme d’un officier, dans l’intérêt du service : « Je crois, écrit Napoléon au ministre de la marine, que madame Missiessy est une femme raisonnable, qui a un peu d’ambition. Engagez-la à partir pour Rochefort ; il est juste que l’amiral Missiessy voie sa femme : qu’elle lui fasse bien comprendre qu’il faut qu’il achève la campagne. »

VIII

En voyant l’Empereur prier, alors qu’il aurait pu ordonner et punir, comment adopter la conclusion ainsi formulée par Taine : « Quelle contrainte insupportable il exerce, de quel poids accablant son arbitraire pèse sur les dévouements les mieux éprouvés et sur les caractères les plus assouplis, avec quel excès il foule et froisse toutes les volontés, jusqu’à quel point il comprime et il étouffe la respiration de la créature humaine ! »

Hélas ! tout au contraire, ce fut la grande lacune du caractère de Napoléon dans son rôle de chef, ce fut la cause, sinon initiale, du moins efficiente, de ses plus grands revers, que de n’avoir pas su toujours imposer une inflexible autorité à son entourage immédiat, que de n’avoir pas eu le courage de briser brutalement les résistances sourdes ou avouées de ceux qu’il avait gorgés de richesses et d’honneurs que de n’avoir su ni froisser, ni fouler, ni comprimer, ni étouffer.