Ce qu’il fut envers ses frères, envers Talleyrand, Fouché, Bourrienne et d’autres, il le fut également à l’égard de ses généraux ; on le vit, de même, sacrifier les intérêts les plus graves à cette sorte de respect moral qu’il avait, et dont il ne pouvait se défaire, pour les positions magnifiques créées par sa volonté. L’homme qui s’était arrogé le droit d’élever les autres, de la plus basse condition à des hauteurs suprêmes, ne se sentit jamais la force de les faire déchoir, même quand le bien du service et son avantage personnel le lui commandaient.

Attachement à ses habitudes, souvenir des services rendus, appréhension de causer des peines dont il avait connu l’acuité à ses débuts, c’étaient probablement tous ces sentiments réunis qui paralysaient la sévérité de Napoléon. « Le seul reproche qu’on puisse faire à l’Empereur, dit le duc de Rovigo, c’est d’avoir été bon jusqu’à la faiblesse pour des hommes qui ne recherchaient que la faveur. »

Ce n’est un secret pour personne que, même bien longtemps avant la campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang étaient devenus frondeurs. Un désir exclusif les animait tous, celui de vivre paisiblement des bienfaits, se chiffrant par des millions de revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.

On peut, sur l’exactitude de ces faits, s’en rapporter principalement à l’opinion d’un ennemi qui ne saurait les inventer pour le simple plaisir de rapetisser le mérite des vainqueurs de Napoléon : « Ces hommes, dit Metternich, sortis pour la plupart des rangs inférieurs de l’armée, étaient parvenus au comble des honneurs militaires ; gorgés de butin, enrichis par la générosité calculée de l’Empereur, ils désiraient jouir de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus. Napoléon leur avait assuré une existence splendide. Le prince de Neuchâtel, Berthier, avait plus de douze cent mille francs de rente à dépenser ; le maréchal Davout avait amassé une fortune qui représentait plus d’un million de revenus ; Masséna, Augereau et beaucoup d’autres maréchaux et généraux étaient dans une position tout aussi brillante… Le maréchal Ney m’a dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu’il avait reçues en Italie, en Pologne, et qu’on venait de lui assurer en Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rente en baux. En outre, ses appointements, la Légion d’honneur, ce qu’il perçoit des caisses de l’État sous plusieurs titres, le tout ensemble monte à trois cent mille francs. Il m’a assuré que ses revenus se trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères. » « Masséna, affirme le général Marbot, jouissait d’une fortune colossale : deux cent mille francs en qualité de chef d’armée, deux cent mille francs comme duc de Rivoli, et cinq cent mille francs comme prince d’Essling : au total, neuf cent mille francs par an. » « J’ai trente-trois ans, dit, à la même époque, le général Lassalle à Rœderer, je suis général de division : savez-vous que l’Empereur m’a donné, l’année passée, cinquante mille livres de rente ? C’est immense ! »

C’est avec la plus grande délicatesse que, souvent, Napoléon répandait à profusion des sommes considérables : « L’Empereur me fait don de six cent mille francs, écrit Davout à la maréchale, dont trois cent mille francs en rente doivent être réunis aux autres biens que je tiens de Sa Majesté, et faire partie du fief que l’Empereur veut me donner aussi… Je dois te recommander de ne parler de ces nouveaux bienfaits de notre Empereur à qui que ce soit : c’est la condition qu’il y met. En me comblant de ses bienfaits, il veut qu’on les ignore. Que personne donc, même dans ton intérieur, ne le sache. »

On peut, en guise de contrôle de la munificence impériale, consulter, entre autres documents officiels, un seul état de répartition par lequel l’Empereur fait cadeau, en 1807, d’un million à Berthier, de six cent mille francs par tête à quatre maréchaux, de quatre cent mille francs à cinq autres et de deux cent mille francs à chacun des vingt-six généraux nominativement désignés. « Ces hommes, ajoute Metternich, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre. » — « Si l’Empereur, dit le général Marbot, eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. »

C’est ainsi qu’au lieu de l’obéissance passive, de l’entrain spontané, gages de la victoire, l’Empereur ne rencontra plus autour de lui que la mollesse et la force d’inertie, quand ce n’était pas l’indiscipline. Ces grands dignitaires avaient-ils au moins l’excuse de faire coïncider l’intérêt général avec leurs goûts personnels ? C’est douteux, car, cet intérêt général, ils n’étaient pas en position de le connaître.

Un souverain, chef d’armée, ne pouvant se promener en affichant sur son chapeau ses projets et les dépêches diplomatiques relatives aux plans de l’ennemi, — où donc ces généraux auraient-ils puisé la notion de ce qu’exigeait le bien public ? S’il leur suffisait, pour être bons conseillers, de juger superficiellement, d’après l’horizon restreint qui ceignait leurs bivouacs, n’était-ce pas dans les campagnes antérieures qu’il eût été séant de faire des remontrances à ce chef qui distribuait si généreusement à ses compagnons de gloire, sous forme de dotations, les territoires assurant la fortune tant convoitée ? A ce moment, le désintéressement éclairé par le patriotisme, aurait pu justement dicter de respectueuses observations à des collaborateurs soucieux de n’être pas de simples courtisans. Ils auraient pu mettre utilement alors des restrictions à un concours qu’ils donnaient, au contraire, avec une servilité empressée ; ils auraient pu faire entrevoir à Napoléon que ces fiefs, enlevés de vive force et dont ils étaient les donataires, représentaient, au jugement des vaincus, de pures extorsions constituant, pour l’avenir, des humiliations à venger, des pertes à récupérer.

Complices ardents et avides des spoliations, ils auraient dû comprendre que pour garder ces biens, ils devaient les défendre. Et il fallait, en vérité, qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir que c’était la pointe en avant, non l’épée au fourreau, qu’ils étaient forcés d’attendre la ratification, par le temps, des conquêtes de l’Empire, conquêtes toujours aléatoires jusqu’à l’extinction de la génération qui en avait souffert et qui les revendiquait par des coalitions sans cesse renouvelées.

On a vainement essayé d’expliquer, d’atténuer la conduite coupable des officiers généraux, en insinuant qu’ils étaient heureux de se venger de l’égoïsme de l’Empereur ; qu’ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d’un autre. Selon eux, Napoléon, jaloux de toute gloire, aurait à dessein laissé dans l’ombre leurs éminents services, quand il rédigeait ses bulletins de victoires. De pareils sentiments chez les lieutenants de l’Empereur ne sont pas surprenants : c’est une loi constante que tout homme, participant à une action heureuse, s’exagère la part qui lui revient dans le succès ; comme aussi, à l’inverse, c’est une loi non moins formelle qu’au jour d’un échec, tout le monde s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.