Les documents véridiques vont répondre.
Le premier démenti à ces récriminations se trouve sous la plume de Marmont, le plus coupable de tous, celui qui, en 1814, méconnut son devoir militaire, les lois de la gratitude et les liens d’une amitié de vingt ans. Dans les mémoires de ce maréchal, on peut lire que Napoléon ne cherchait nullement à amoindrir les mérites de ses lieutenants, même au moment où il aurait eu intérêt à les dissimuler, au moment où il avait lui-même à faire toute sa carrière : « En 1797, rapporte Marmont, Dessoles, — employé près du général chef de l’état-major, le même devenu notoire depuis par le rôle important qu’il a joué sous la Restauration (dont il fut ministre de la guerre), — fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l’armistice… Masséna porta, quelques jours plus tard, le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux ; mais, comme je l’ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d’éclat, afin de les mettre à même de les juger. » En même temps qu’il saisissait toutes les occasions de les envoyer à Paris, Napoléon pouvait-il faire plus dans l’intérêt de ses subordonnés que d’écrire, par exemple, au gouvernement : « Le général Berthier, dont les talents distingués égalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la République… Il n’est pas une victoire de l’armée d’Italie à laquelle il n’ait contribué. Je ne craindrai pas que l’amitié me rende partial en retraçant ici les services que ce brave général a rendus à la patrie ; mais l’histoire prendra ce soin, et l’opinion de toute l’armée formera le témoignage de l’histoire. » « Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et un drapeaux, et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous envoie, par le général Bernadotte, les autres, qui avaient été laissés, par mégarde, à Peschiera. Cet excellent officier général est aujourd’hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l’armée d’Italie. » « Je vous envoie le drapeau dont la Convention fit présent à l’armée d’Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents succès des différentes campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à la bataille de Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le sang-froid et les talents militaires. »
Bien d’autres ont été envoyés à Paris par Bonaparte avec des lettres élogieuses qui leur attiraient les faveurs du Directoire : Murat le 26 avril 1796, Marmont le 26 septembre 1796, et, dans l’année 1797 : Bessières le 18 février, Augereau le 28 du même mois, Kellermann le 21 mars, Masséna le 20 mai, Sérurier le 28 juin, Andréossy le 14 novembre.
Il n’est pas plus difficile de prouver que le Premier Consul et l’Empereur, n’ayant rien à envier à personne, n’ont pas été plus jaloux de la gloire des autres généraux que le jeune commandant en chef de l’armée d’Italie, légitimement ambitieux de parfaire sa réputation naissante. « Nul général, lit-on dans une étude militaire sérieuse, nul général n’a su exciter l’émulation en distribuant l’éloge et le blâme avec autant d’autorité que Napoléon l’a fait dans ses Bulletins de la Grande Armée. Que n’auraient pas tenté ses généraux ou ses régiments pour obtenir des mentions telles que celles-ci : « Le colonel Mouton, du 1er chasseurs, s’est couvert de gloire » ; « le 8e régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation » ; « les 16e et 22e chasseurs et leurs colonels Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande intrépidité » ; « les 4e et 9e régiments d’infanterie légère, les 100e et 32e de ligne se sont couverts de gloire » ; « le général Gazan a montré beaucoup de valeur et de conduite ». « C’est Masséna, Joubert, Lasalle et moi qui avons gagné la bataille de Rivoli », disait Napoléon devant tous les officiers d’une division de dragons. »
Si l’on feuillette le recueil des Bulletins de la Grande armée, on verra que l’Empereur s’empressait en toute circonstance de mettre en relief, aux yeux de tous, les qualités de ses collaborateurs : c’est « le maréchal Bessières qui a fait, à la tête de quatre escadrons, une brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi » ; c’est « le maréchal Ney qui avait eu la mission de s’emparer du Tyrol et s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées » ; c’est « le lieutenant général Gouvion-Saint-Cyr qui a déployé une grande habileté dans les manœuvres » ; c’est « le général Saint-Hilaire qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille et s’est couvert de gloire » ; c’est « le maréchal Davout qui faisait des prodiges avec son corps d’armée. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre » ; c’est, une autre fois, le même maréchal « qui a donné dans ces différentes affaires de nouvelles preuves de l’intrépidité qui le caractérise » ; c’est « le général Dupont (le héros futur de la déplorable capitulation de Baylen) qui s’est conduit avec beaucoup de distinction » et, plus loin, est qualifié « d’officier d’un grand mérite ». Ce sont Murat, Bernadotte et Soult à qui « l’Empereur témoigne sa satisfaction pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi » ; c’est le général Lariboisière dont l’Empereur dit : « C’est un officier du plus rare mérite » ; c’est « le maréchal Mortier faisant preuve de sang-froid et d’intrépidité » ; ce sont Lannes et Masséna « qui ont montré dans cette journée toute la force de leur caractère » ; puis Oudinot à qui l’Empereur confie un commandement en disant de lui : « C’est un général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir ».
Il serait superflu de reproduire ici toutes les citations élogieuses, dont personne ne peut nier l’authenticité. Mais n’existeraient-elles même pas, toutes les archives de l’empire auraient-elles été brûlées, qu’il suffirait des titres nobiliaires de princes, ducs, comtes, barons, que se transmettent encore aujourd’hui les descendants des généraux de l’empire, pour attester que Napoléon sut rendre une justice éclatante au mérite, partout où il se montrait.
L’Empereur n’eut qu’un tort, sans contredit, ce fut d’exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter, et c’est bien par suite de son excès de largesse qu’il fit, à ses dépens, l’expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques, dites à propos de la décadence de l’empire romain : « La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l’empereur, ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires ; mais plus leur fortune était devenue brillante et plus ils s’occupaient d’échapper au malheur commun… Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver. »
IX
Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait : « Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à Paris. » Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son autorisation : « Vous vous croyez donc des hommes bien importants, messieurs les chefs d’état-major ! J’ai fait de vous de trop grands seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche… » Un autre jour, il disait au duc de Vicence : « Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici ? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir ; ils ne veulent plus se battre ; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats !… »
Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état de choses, quand il s’écriait : « Il n’y a plus que mes pauvres soldats et les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire ? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages. » Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives ! Les renvoyer dans leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait recourir ! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants ?