Il est indéniable qu’après le renversement de l’Empire, ses partisans, à l’instar des fidèles de tous les régimes déchus, travaillaient avec plus ou moins d’ardeur à préparer le retour de l’Empereur.

Que de l’île d’Elbe, Napoléon, bien informé, ait suivi d’un œil complaisant, qu’il ait même encouragé secrètement ces menées, cela n’est pas douteux, et c’est, après tout, bien naturel.

A quoi ces combinaisons secrètes devaient-elles logiquement aboutir ? A la perpétration d’un complot subordonné aux circonstances politiques intérieures de la France, et, ensuite, à la concentration, en un lieu de débarquement choisi d’avance, de forces imposantes chargées d’attendre et d’acclamer l’Empereur. Mais que nous sommes loin de cette sorte de conspiration préméditée, le jour où nous voyons Napoléon mettre à la voile au caprice des vents, atterrir au hasard sur un point du littoral où il n’est attendu par aucun de ses partisans dévoués ! Un tel acte de hardiesse ne pouvait résulter que d’une détermination chevaleresque ou du coup de tête d’un écervelé « venant, comme on disait à Paris, près de Louis XVIII, se livrer lui-même comme un papillon vient se prendre à la chandelle ».

Napoléon était incapable d’une étourderie ridicule, mais il avait une force d’âme suffisante pour affronter tous les périls plutôt que de se livrer pieds et poings liés, avant d’avoir épuisé ses derniers moyens d’action. On lui avait fait savoir que les Français désiraient son retour. Avant de s’abandonner, il crut se devoir à lui-même de s’assurer, sans violence, par une simple apparition, de la vérité de ces rapports. En dépit de tous les dangers, il prit cette résolution suprême, le jour où la mauvaise foi indéniable des signataires du traité de Fontainebleau l’autorisa à violer lui-même ce traité.

Pour ceux qui reprochent à Napoléon d’avoir manqué à la foi jurée, en quittant l’île d’Elbe, il convient de rappeler qu’en droit une convention n’est valable que si les deux parties peuvent, le cas échéant, être contraintes à l’exécuter. Or, il faut le demander à ses accusateurs, que pouvait faire Napoléon le jour où les stipulations signées par les puissances n’étaient plus respectées par elles ? Quel tribunal était compétent pour juger un conflit entre toutes les nations européennes d’un côté, et un homme isolé, comme était l’Empereur, d’autre part ?

Ce fut précisément la question qu’eut à se poser l’exilé de l’île d’Elbe. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, entre l’empereur Napoléon, l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre dans la coulisse, n’avait été exécuté jusque-là que par l’une des parties contractantes, c’est-à-dire Napoléon.

En février 1815, les clauses qui étaient la base essentielle de la convention n’avaient pas même reçu un commencement d’exécution ; ni la rente de deux millions n’avait été versée à l’Empereur, ni les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla n’avaient été remis à Marie-Louise, ni les allocations réservées pour les membres de la famille impériale n’avaient été payées. Il y avait une violation plus radicale encore de ce traité : l’article fondamental, celui qui attribuait à Napoléon la souveraineté de l’île d’Elbe, était méprisé, foulé aux pieds. Les puissances alliées, et Louis XVIII, apeurés par l’ombre même de celui qui les avait tenus si souvent à sa merci, avaient résolu, sans plus de détours, sans plus de souci de leurs engagements, de s’emparer de Napoléon et de le transporter dans une île lointaine de l’Océan. Il importe grandement de remarquer ceci : cinq mois avant que Napoléon se fût décidé à quitter l’île d’Elbe, le nom de Sainte-Hélène avait déjà été prononcé. « Le propos le plus généralement répété à Vienne, dit M. de Bausset, était qu’il fallait envoyer Napoléon à Sainte-Hélène, parce que l’île d’Elbe était trop près de l’Italie. » « Les feuilles publiques anglaises, rapporte le duc de Rovigo, disaient que l’on devait conduire l’Empereur à Sainte-Hélène, et celles d’Allemagne l’avaient répété. L’Empereur les recevait à l’île d’Elbe. »

« L’autre question, autrement grave et contestée, dit Villemain dans ses Souvenirs contemporains, c’était la translation de Napoléon dans quelque île transatlantique, telle que Sainte-Lucie, les Açores ou Sainte-Hélène, car ce dernier nom était déjà prononcé dans des conférences intimes dont le secret transpira jusqu’à Napoléon. »

« Rien de plus urgent, disait le comte Pozzo di Borgo, l’un des plénipotentiaires du Tsar, que d’enlever Napoléon de dessous les yeux de l’Europe et de le transporter au plus tôt le plus loin possible. »

Le 13 octobre 1814, rendant compte des séances du congrès de Vienne, Talleyrand mandait à Louis XVIII : « On montre ici une intention assez arrêtée d’éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe. Personne n’a encore d’idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre, j’ai proposé l’une des Açores. C’est à cinq cents lieues d’aucune terre. Lord Castelreagh ne paraît pas éloigné de croire que les Portugais pourraient être amenés à cet arrangement. » Cet arrangement, comme l’appelle Talleyrand, était parfaitement du goût de Louis XVIII, qui félicite, par retour du courrier, son ambassadeur de « l’excellente idée des Açores ».