Le 7 décembre, dans une autre lettre où règne une obscurité à travers laquelle il est difficile de discerner s’il s’agit de déportation ou d’assassinat, Talleyrand dit sans ambages : « … La conclusion que j’en tire est qu’il faut se hâter de se débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe. Mon opinion fructifie, le comte de Munster la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa Cour, il en a parlé à lord Castelreagh et l’a échauffé au point qu’il est allé à son tour exciter M. de Metternich… »
Dans cette lutte injuste autant qu’inégale entre Napoléon et toutes les puissances réunies à Vienne, quel pouvait être l’état d’esprit de Napoléon ?
Se défendre dans l’île d’Elbe, pour faire respecter ses droits, avec quelques centaines d’hommes et seize canons, contre l’Europe entière, c’était vouloir se couvrir de ridicule ; il ne lui restait donc qu’à déjouer les projets perfides qui se tramaient à Vienne ; et si l’on veut bien suivre exactement les dates, on sera convaincu que la détermination de l’Empereur ne repose pas sur autre chose que sur l’avertissement de son transfert certain, imminent, dans une île de l’Océan.
« Le 19 février, M. de Talleyrand annonçait au roi les décisions du Congrès. La veille au soir, MM. Maret et Daru en prévenaient l’Empereur. Le courrier de Talleyrand arrivait à Paris en même temps que lord Castelreagh, qui venait, en personne, donner l’assurance à Louis XVIII de l’envoi de Napoléon avec privation de tout subside. Cela se passait pendant que le courrier de Maret arrivait à l’île d’Elbe le 24, et le 26, à deux heures de l’après-midi, Napoléon donnait l’ordre de l’embarquement. »
En choisissant ce seul moyen d’échapper au piège indigne qui lui était tendu, l’Empereur, avec un courage admirable, prenait fièrement pour arbitre de sa conduite la France, cette France où, moins d’un an auparavant, il avait été conspué, cette France qui, depuis son exil, avait pu faire l’essai d’un nouveau mode de gouvernement ; c’est à elle qu’il venait demander loyalement, librement, de le livrer à ses ennemis, ou de le défendre contre eux.
Quand des siècles auront passé et qu’un Homère écrira le récit de cette héroïque aventure, on croira lire un poème mythologique. On regardera comme une sorte de Titan l’homme qui s’en vint, suivi d’un millier de soldats, reconquérir un pays de trente-six millions d’âmes, que défendait une armée active de deux cent vingt-cinq mille hommes, ayant alors pour chef celui qui s’intitulait le roi légitime ; on aura peine à se figurer que l’Empereur, laissant derrière lui sa petite troupe, s’avançait seul, la poitrine découverte, au-devant des fusils couchés en joue, et disait : « Voici votre Empereur, tuez votre vieux général ! » et que les armes s’abaissaient, et que les soldats, envoyés pour le fusiller, pleuraient de joie, baisaient les mains de Napoléon, étreignaient ses compagnons dans une émouvante accolade, puis grossissaient l’escorte de l’évadé de l’île d’Elbe. On se croira transporté dans un monde de fictions quand on lira que Napoléon, aux acclamations frénétiques d’un peuple fasciné par une sorte de prestige magique, put traverser toute la France sans brûler une amorce, sans verser une goutte de sang, et rentrer aux Tuileries pendant que le roi et sa cour, effarés, fuyaient précipitamment vers la Belgique.
Napoléon, en quittant l’île d’Elbe, avait-il le droit de compter sur un résultat aussi prodigieux ? Une telle présomption aurait été du domaine du rêve, et l’Empereur était tout, excepté un rêveur. Mais devant la piteuse fin, dont il avait la perspective, d’être empoigné et relégué à la façon d’un malfaiteur, et d’achever ses jours sur une sorte de rocher perdu dans l’Océan, il se dit, sans nul doute, que, dénouement pour dénouement, il devait à l’honneur de son nom, à l’avenir de son fils, né roi, lui, de ne pas finir comme un vulgaire usurpateur vaincu, dégradé, méprisé et jeté n’importe où par un caprice de ses ennemis victorieux. Il se dit que, mourir pour mourir, il valait mieux tomber sur le chemin, fût-elle folle, d’une entreprise audacieuse, et tenter ainsi le miracle de ressaisir le trône qu’il voulait laisser à son fils. Et n’était-ce pas également la seule chance qui lui restât de retrouver quelque bonheur intime, puisque le succès pouvait lui ramener sa femme et son enfant ?
Tout cela ne suffit-il pas pour expliquer qu’un homme tel que Napoléon, hardi, judicieux, stoïque, aimât mieux risquer sa vie dans une tentative suprême, au bout de laquelle luisait encore l’espérance, que de se résigner d’avance, sans révolte contre cet enterrement anticipé, à sa déportation inévitable à Sainte-Hélène ?
Vingt jours d’une marche triomphale du golfe Juan à Paris ; vingt jours où chaque minute apportait au souverain, hier méconnu, délaissé, réprouvé, les témoignages d’une affection inexprimable, les marques d’un enthousiasme délirant ; vingt jours ont suffi à métamorphoser le prisonnier de l’île d’Elbe en cet Empereur heureux et fier, à bon droit, d’avoir recouvré son trône qu’il tient, sans conteste, de l’acquiescement spontané de la nation ; mais ces vingt jours d’ivresse n’ont pas altéré le caractère de cet homme en qui domine, toujours et avant tout, la pensée du devoir à remplir.
Le 20 mars 1815, revenant de l’île d’Elbe et rentrant aux Tuileries, Napoléon se met aussitôt au travail avec le même zèle qu’avait déployé, seize ans auparavant, le général Bonaparte arrivant de Saint-Cloud et prenant possession du palais du Luxembourg. « Après les premiers moments donnés à l’effusion, dit le duc de Vicence, l’Empereur, avec son activité ordinaire, s’occupa toute la nuit à faire expédier des ordres, à réorganiser les services et à recomposer son cabinet. » « A onze heures du soir, dit le comte de Lavalette, je trouvai l’Empereur au milieu de ses anciens ministres, causant tranquillement de l’administration, comme si nous eussions été de dix années en arrière. »