La maladie et le désir de revoir les siens le poussèrent bientôt à demander un congé de semestre, qu’il obtint le 1er septembre 1789.

VI

Après une convalescence assez longue, Napoléon fut de retour à Auxonne en janvier 1791. Il n’y revenait pas seul. Il amenait avec lui son frère Louis, âgé de treize ans. Dans le but d’alléger le terrible fardeau de sa mère, restée veuve, sans fortune, avec huit enfants, Napoléon avait insisté pour qu’on lui donnât Louis.

Il s’agissait maintenant de vivre à deux sur la très maigre solde de lieutenant en second : neuf cent vingt livres par an, soit, par mois, quatre-vingt-treize livres et quatre deniers, ce qui représente en notre monnaie actuelle quatre-vingt-douze francs quinze centimes.

C’était donc avec trois francs cinq centimes par jour que les deux frères devaient se loger, s’habiller, se nourrir, et que, de plus, il fallait pourvoir à l’éducation de Louis, dont Napoléon se trouvait être le précepteur.

Ce budget restreint força Napoléon à vivre non dans l’économie, ce ne serait pas assez dire, mais dans la pauvreté.

A la caserne, pavillon sud, escalier 1, au no 16, deux pièces contiguës, l’une ayant pour tous meubles un mauvais lit sans rideaux, une table placée dans l’embrasure d’une fenêtre, des livres, des paperasses, une malle, une vieille caisse en bois et deux chaises ; c’était la chambre du futur empereur. A côté, c’était la chambre, plus dénudée encore, si c’est possible, où celui qui devait être roi de Hollande couchait sur un mauvais matelas. Voilà pour le logement.

On était obligé à la même parcimonie pour la nourriture. « Bonaparte, dit M. de Coston, mettait lui-même le pot-au-feu dont son frère et lui se contentaient philosophiquement. » « Il préparait de ses mains leur frugal repas, » dit de son côté M. de Ségur, qui ajoute : « Il brossait lui-même ses habits. »

Le souvenir de ces moments de disette ne sortit jamais de la mémoire de Napoléon, qui, vingt ans plus tard, ayant eu à se plaindre de Louis, dit à Caulaincourt : « Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations ! Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni dans un café ni dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps propres. »

C’est en se reportant à ces jours où la dignité le disputait à la misère, que l’Empereur put dire à un fonctionnaire qui arguait de ses charges de famille pour se plaindre de l’insuffisance d’une solde de mille francs par mois : « Je connais tout cela, moi, monsieur… Quand j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté… En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades. »