Les deux frères arrivent à Ajaccio dans les premiers jours d’octobre 1791. Le séjour de Napoléon en Corse s’est prolongé jusqu’en septembre de l’année suivante.
Suivant le droit que lui en laissaient les décrets de l’Assemblée, il se fit nommer lieutenant-colonel des volontaires nationaux de Corse. Cette résolution ne fut sans doute pas étrangère au désir de soutenir, avec une solde plus élevée, sa mère restée veuve avec six enfants.
Déterminé à demeurer fidèle aux lois de l’Assemblée, il alla jusqu’à refuser d’exécuter un ordre suspect de Maillart, son colonel. Celui-ci le destitua immédiatement. Mandé à Paris sur la dénonciation de Maillart, il expose sa conduite au ministre, qui non seulement l’absout, mais le réintègre dans les cadres de l’armée active et l’autorise à retourner en Corse, voire à y reprendre son commandement des gardes nationales.
Cela suffit à tous les points de vue, pensons-nous, pour infirmer les appréciations hostiles qui font de Bonaparte, à cette époque, un déserteur de ses devoirs militaires.
VIII
Appelé à Paris pour se justifier, il y était arrivé le 20 mai 1792, et s’était logé rue du Mail, à l’hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où il avait pris la chambre no 14, au troisième.
Le temps qu’il passa à attendre les audiences du ministre fut pénible ; la maison des Permon lui était toujours ouverte, mais il ne voulait pas en abuser.
On lui connut à cette époque une dette de quinze francs chez un marchand de vin. Il mit aussi sa montre en gage chez Fauvelet, qui joignait à un magasin de meubles une sorte d’entreprise d’encan national à l’hôtel Longueville. Ce Fauvelet était le frère aîné de Bourrienne. Celui-ci, qui était entré dans la diplomatie, revint à Paris, y retrouva Bonaparte, et les deux anciens camarades de Brienne se revirent avec une joie extrême. « Notre amitié d’enfance et de collège, dit Bourrienne, se retrouva tout entière. Je n’étais pas très heureux, l’adversité pesait sur lui, les ressources lui manquaient souvent. Nous passions notre temps comme deux jeunes gens de vingt-trois ans qui n’ont rien à faire et qui ont peu d’argent ; il en avait encore moins que moi. Nous enfantions chaque jour de nouveaux projets, nous cherchions à faire quelque utile spéculation. Il voulait une fois louer avec moi plusieurs maisons, en construction dans la rue Montholon, pour les sous-louer ensuite. »
Comme ils n’avaient d’argent ni l’un ni l’autre, ils rencontrèrent, on le devine, bien des difficultés, notamment près des propriétaires, qui, ajoute naïvement Bourrienne, « avaient des prétentions trop exagérées ».
Les deux jeunes gens se livraient à ces combinaisons illusoires quand ils dînaient ensemble chez un petit traiteur, Aux Trois-Bornes, dont l’établissement était situé rue de Valois. Bien souvent, c’était Bourrienne, le plus riche des deux, qui payait la note. Quand Napoléon était seul, il mangeait dans un restaurant plus modeste encore, chez Justat, rue des Petits-Pères, où la portion coûtait six sous.