Cette disposition des sentiments n’est pas très surprenante chez un jeune homme préoccupé par tant de soucis matériels : il fallait vivre avant d’aimer. Par des lettres très passionnées, écrites plus tard, on verra que Napoléon n’a pas toujours pratiqué l’aphorisme morose du lieutenant d’artillerie, et que son cœur attristé n’attendait qu’une occasion pour chanter le bonheur des amoureux.
Parmi les personnes connues à Auxonne qui reçurent les faveurs de l’Empereur, il convient de citer son premier protecteur, le général du Teil, que nous retrouverons à Valence, à Toulon, et dont les héritiers figurent pour cent mille francs dans le testament de Sainte-Hélène ; M. Marescot, alors lieutenant, qui devint général, et M. de Gassendi, général de division, sénateur, conseiller d’État, chef de la division de l’artillerie et du génie au ministère de la guerre ; M. Naudin, qui fut nommé inspecteur aux revues, et devint ensuite intendant général de l’hôtel des Invalides.
VII
En mai 1791, Napoléon, promu lieutenant en premier au 4e régiment d’artillerie, revient à Valence, accompagné de Louis.
Comme il tient à reprendre ses anciennes habitudes, et que sa chambre d’autrefois, chez Mlle Bou, n’est pas vacante, il s’installe tant bien que mal dans la maison, en attendant qu’on lui redonne son logement favori.
A Valence, c’est la même gêne, la même pénurie d’argent qu’à Auxonne. Bonaparte va revoir ses anciennes connaissances, mais il se tient à l’écart des réceptions et des fêtes. Les soins qu’il consacre à l’instruction de son frère Louis lui laissent peu de loisirs, et il convient d’ajouter qu’étant deux à vivre sur la solde, il ne restait pas grand’chose pour faire figure dans les salons. Les quelques sous disponibles sont employés à un abonnement de lecture chez Aurel, libraire ; et les rares moments de distraction sont affectés à écrire le mémoire destiné au concours de l’académie de Lyon, dont le sujet était : Déterminer les vérités et les sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur.
L’ardeur de Napoléon était grande pour la Révolution ; aussi était-il secrétaire du club de la Société des Amis de la Constitution, dont les membres ont longtemps conservé le souvenir de ses allocutions chaudes et vibrantes.
Ses opinions avancées le faisaient mal voir de certains de ses chefs et de ses camarades restés fidèles à l’ancien état de choses.
L’un de ses plus violents contradicteurs était le chevalier d’Hédouville, lieutenant comme lui. Il rentra de l’émigration sur l’instigation de Napoléon qui le nomma chargé d’affaires à Francfort. Le recevant en audience de congé, l’Empereur entouré de sa cour, dit en désignant le chevalier : « Voilà un de mes anciens camarades avec qui j’ai rompu bien des lances sur la place des Clercs, à Valence, au sujet de la Constitution de 1791. »
Grâce au général du Teil, et malgré l’hostilité de son colonel, Bonaparte obtint un congé de trois mois, pour se rendre en Corse, où il allait reconduire Louis dans la famille.