Disons aussi, pour l’instruction de ceux qui ont nié à Bonaparte tout sentiment humain, qu’en juin 1795, moins d’un an après que Salicetti l’avait fait arrêter, ce dernier, mis hors la loi, décrété d’accusation par la Convention, s’était réfugié chez Mme Permon, dont le jeune général était un des commensaux journaliers. Napoléon feignit d’ignorer la présence de son persécuteur et se contenta, pour toute vengeance, lorsque Salicetti fut parti pour Bordeaux, bien déguisé et bien en sûreté, de lui écrire une lettre dont il faut citer les lignes suivantes : « Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie… »
XI
Après treize jours d’emprisonnement, Napoléon rentrait le 24 août à Nice. Il prit part à une démonstration heureuse faite par l’armée sur le col de Tende, et fut nommé commandant de l’artillerie du corps expéditionnaire maritime destiné à agir sur Civita-Vecchia. Ce mouvement ne fut pas exécuté, notre flotte n’ayant pu forcer la ligne des vaisseaux anglais. Les Français rentrèrent à Toulon, et le corps expéditionnaire fut licencié.
Se trouvant sans emploi, Bonaparte se rend à Marseille dans les premiers jours d’avril 1795. Là, il reçoit l’ordre de rejoindre l’armée de l’Ouest pour commander l’artillerie. Ce déplacement, s’il faut en croire Marmont, « parut un coup funeste à la carrière de Bonaparte, et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers pour aller servir une armée employée dans les discordes civiles ».
Très contrarié, très humilié, Napoléon fit néanmoins ses préparatifs de départ. Il se consolait en pensant qu’il pouvait être un peu plus tranquille sur le sort de sa mère qui restait avec ses trois filles et Jérôme seulement. Lucien s’était marié, le 4 mai 1794, à Saint-Maximin, avec Catherine Boyer, fille de son aubergiste, et Joseph avait épousé Mlle Clary, le 4 août de la même année.
Donc, le 2 mai 1795, en compagnie de Louis, de Junot et de Marmont, a lieu le départ pour le voyage fabuleux qui, de Marseille, devait aboutir à Rochefort vingt ans après ! Pour suivre la diagonale reliant ces deux ports de mer, Napoléon, qui, dans son enfance, a rêvé d’être marin, aura conquis presque toute l’Europe ; son nom, prodigieusement sonore, aura été répété de bouche en bouche jusqu’aux confins du monde !
En route, les quatre amis s’arrêtèrent quelques jours chez le père de Marmont. Arrivés à Paris, ils descendent à l’hôtel de la Liberté, établissement modeste situé rue des Fossés-Montmartre. Le prix total de l’appartement, pour les quatre jeunes gens, fut débattu et arrêté à soixante-douze livres par mois.
Napoléon, une fois à Paris, se rend au ministère de la guerre, dont le titulaire très récent était un nommé Aubry, vieux capitaine qui, d’un même trait de plume, se fit lui-même général de division, inspecteur général de l’artillerie, et raya Bonaparte des cadres de cette arme pour le placer dans l’infanterie.
Napoléon alla réclamer ; ce fut une véritable scène : « Vous êtes trop jeune, répétait Aubry qui n’avait jamais fait la guerre ; il faut laisser passer les anciens. — On vieillit vite sur les champs de bataille, ripostait Napoléon, et j’en arrive. »
Le ministre, attaché à ses préjugés, maintint sa décision, et le jeune général refusa formellement d’être employé dans l’infanterie.