Sa position était irrégulière, critique même ; Barras et Fréron, qu’il avait connus à Toulon, s’entremirent pour lui auprès du ministre. Tout ce qu’ils obtinrent, ce fut une permission sans solde, l’autorisant à rester à Paris. S’il pouvait y attendre le 4 août, c’était le salut, car à cette date Aubry devait quitter le ministère de la guerre.
On a voulu voir dans cette volonté de ne pas commander une brigade d’infanterie, nous ne savons quelles visées ténébreuses. M. Iung le dépeint alors ainsi : « Il restait seul avec son épée, et comme un vrai condottiere se trouvait disposé à l’offrir au plus cher enchérisseur… Tel était le général Bonaparte, synthèse vivante du bien et du mal, « vibrion monstrueux » qui n’attend qu’un milieu désagrégé pour prendre son entier développement… »
Marmont, qui n’est certes pas un apologiste à l’heure où il écrit ses Mémoires, va nous aider à comprendre l’attitude, très simple et pas du tout machiavélique de Napoléon : « Ceux qui n’ont pas servi dans l’artillerie, dit Marmont, ne peuvent pas deviner l’espèce de dédain qu’avaient autrefois les officiers d’artillerie pour le service de la ligne ; il semblait qu’en acceptant un commandement d’infanterie ou de cavalerie, c’était déchoir. »
Le sentiment conforme de Napoléon sur la mesure dont il est l’objet, le voici écrit de sa main dans une lettre à son ami de Sucy : « L’on m’a porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne ; je n’accepte pas ; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie. »
Si, dès ce moment, il avait conçu les projets chimériques qu’on lui a prêtés, il aurait mis le plus grand empressement à accepter le commandement d’une brigade d’infanterie. Car si pour un artilleur amoureux de son métier c’était une défaveur, pour un ambitieux c’était une bonne aubaine. Un général, commandant l’artillerie d’un corps, est toujours en sous-ordre ; tandis que le chef de brigade, souvent isolé du gros de l’armée, peut d’un seul coup arriver à la renommée, dans une rencontre heureuse avec l’ennemi.
Singulier ambitieux, on en conviendra, qui préfère le rôle considérable, mais toujours effacé, de commandant de l’artillerie, à la fonction qui peut, le hasard aidant, le mener subitement à la popularité !
N’est-on pas en droit de conclure également d’une manière rigoureuse que son épée n’était pas, comme on l’a dit, « au plus cher enchérisseur », « au premier offrant », « au plus offrant » ? car cette fois, du moins, il la porta à la misère, dédaignant d’acheter la fortune au prix d’une sorte d’humiliation.
Alors, il fallut renoncer au superflu pour avoir le nécessaire. Il vendit sa voiture. Une partie de la journée était employée à visiter des personnages influents afin de les éclairer.
Le reste du temps se passait à des plaisirs gratuits et instructifs ; un jour, c’est à l’Observatoire où il se fait enseigner par le célèbre Lalande les principes de l’astronomie. Une autre fois, c’est vers le Jardin des Plantes qu’il dirige ses pas avec son fidèle Junot. Là, dans les allées du jardin, on causait dans l’intimité, on parlait de la famille. Junot, fort amoureux, avait le plus vif désir d’épouser Pauline Bonaparte. Avec sagesse et prudence Napoléon ajourne la demande de Junot qui faisait valoir sa position : « Tu auras douze cents livres de rente, c’est bien : mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les fera attendre longtemps. Enfin, tu n’as rien, si ce n’est ton épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n’en a même pas autant. Ainsi donc, résumons : Tu n’as rien, elle n’a rien, quel est le total ? Rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent, attendons. »
La position devenait de plus en plus gênée ; on vivait très souvent sur l’argent que Junot recevait de sa famille. Lorsque Junot n’avait pas reçu d’argent, Napoléon l’emmenait dîner chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, à qui il disait en riant : « Madame Permon, les galions ne sont pas encore arrivés, je vous amène un convive. »