Par ces impressions écrites au jour le jour, on peut se rendre compte de la sollicitude dédaigneuse avec laquelle il considère tous ces affamés de plaisirs qui, hier encore en proie à l’agonie des sanglantes catastrophes, cèdent si promptement au délire de toutes les jouissances du luxe et de la débauche. Mais avec quelle clairvoyance il discerne la fin prochaine de cette orgie, et le parti bienfaisant qu’un ordre de choses régulier pourra tirer de cette surexcitation des esprits ! Est-ce une révélation de son amour pour la guerre, que son désir de combattre et d’arracher des lauriers ? Cette idée, sans qu’il l’eût exprimée, nous l’eussions devinée dans le cerveau d’un général de vingt-cinq ans !

Aspirait-il déjà à un rôle extraordinaire ? C’est peu probable : en tout cas, l’on ne pourrait guère s’en douter, à le voir parler si discrètement de son entrée au bureau topographique du Comité de Salut public, où il remplaçait Carnot. Pourtant, s’il avait eu le désir de jouer un rôle politique, quelle belle occasion ! Mais, loin d’y penser, il n’a d’autre désir que de quitter cet emploi pour aller en Turquie comme général d’artillerie. L’artillerie, voilà son idée fixe, et il est prêt à tout sacrifier pour qu’on lui rende ses canons !

XIII

Nous avons vu Napoléon préoccupé grandement par les femmes. Il admire leurs charmes, non sans quelque convoitise, et, avec la naïveté d’un cœur neuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette obsession qui hante tous les hommes au printemps de la vie se traduit chez lui par l’idée du mariage : « Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur de Joseph qui venait d’épouser, à Marseille, Mlle Clary, fille d’un riche négociant de cette ville, qui jouissait d’une bonne réputation. Qu’il est heureux, ce coquin de Joseph ! C’était l’expression ordinaire de ce sentiment de petite envie qui se manifestait souvent chez lui. »

Pour jouir du même bonheur que son frère, il a jeté les yeux sur la belle-sœur de Joseph, Eugénie-Désirée Clary. Suivez la progression de ses aveux, trahissant son parti arrêté depuis qu’il a vu la jeune fille à Nice : « Souvenir à ta femme et à Désirée », dit-il dans une de ses lettres à Joseph. Un mois plus tard, il n’est pas sûr que son amour soit partagé : « Désirée me demande mon portrait, je vais le faire faire ; tu le lui donneras, si elle le désire encore, sans quoi tu le garderas pour toi. » Désirée est à Gênes avec Joseph, Napoléon se croit oublié : « Il faut pour arriver à Gênes que l’on traverse le fleuve Léthé, car Désirée ne m’écrit plus depuis qu’elle est à Gênes. » Dix jours après, il insiste encore : « Je n’ai pas non plus de lettre de Désirée depuis qu’elle est à Gênes. » Il s’impatiente et veut quand même avoir des nouvelles de Désirée, si ce n’est par elle, au moins par Joseph : « Je crois que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée ; je ne sais pas si elle vit encore. » Cinq jours après, croyant aller à Nice : « Si je vais à Nice, nous nous verrons, et avec Désirée aussi. » Le surlendemain, il reparle encore de l’idée qui l’obsède : « Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie. » Cette fois, il la nomme mademoiselle, et Eugénie. Sous cette forme cérémonieuse, il espère sans doute être plus heureux.

Enfin, le 9 août, ayant reçu une lettre, il fait des reproches à Joseph de ne pas l’avoir rassuré plus tôt : « J’ai reçu une lettre de Désirée qui me paraît fort ancienne ; tu ne m’en as jamais parlé. » Certain alors de n’être pas tout à fait indifférent à la jeune fille, il dévoile ses intentions à Joseph : « Si je reste ici, il ne serait pas impossible que la folie de me marier ne me prît ; je voudrais à cet effet un petit mot de ta part là-dessus ; il serait peut-être bon d’en parler au frère d’Eugénie ; fais-moi savoir le résultat, et tout est dit. » Le lendemain, il revient sur le même sujet : « Continue à m’écrire exactement ; parle-moi de ce que tu veux faire, vois d’arranger mon affaire de manière que mon absence n’empêche pas une chose que je désire. » A la fin de la même lettre, il reprend encore : « Il faut bien que l’affaire d’Eugénie se finisse ou se rompe. J’attends ta réponse avec impatience. »

Cette ténacité à vouloir épouser Désirée Clary se manifestait, il convient de le dire, au moment où Napoléon était déjà au bureau topographique du Comité de Salut public, c’est-à-dire dans une position favorable à un ambitieux. S’il avait conçu, en ce temps, l’espoir de jouer un rôle considérable dans son pays, il aurait probablement compris l’intérêt qu’il avait à réserver l’avenir au point de vue du mariage.

Malgré toutes ses instances, ses sentiments ne furent point partagés. Désirée devait un jour régner, mais en Suède, avec Bernadotte. N’ayant gardé de ce premier projet d’union qu’un agréable souvenir, Napoléon dira en 1798 : « Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte ; elle le mérite. »

XIV

En lisant ces lettres à Joseph, on a vu que Napoléon était parvenu à se faire employer dans les services de la guerre. Comment était-il arrivé à entrer dans ce bureau topographique du Comité de Salut public, qui a été un tremplin à forte détente pour deux hommes en ce siècle : Napoléon et Carnot ?