Ce fut au prix de mille vicissitudes.
La sérénité affectée par Napoléon dans sa correspondance était toute superficielle. C’était un malheureux, au moral comme au physique. On le rencontrait, dans les rues de Paris, errant « d’un pas gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées… Seuls, un regard et un sourire toujours admirables » venaient éclairer un aspect d’ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient plus morbide encore les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus.
Il promenait ainsi son immense tristesse. S’il s’efforçait d’être gai, il ne l’était guère au fond, et il n’arrivait pas toujours à se dominer. « Le lendemain de notre second retour d’Allemagne en 1795, dit Mme Bourrienne, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d’un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte embrassa Bourrienne comme un camarade que l’on aime et que l’on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l’on donnait une tragédie et le Sourd, ou l’Auberge pleine. Tout l’auditoire riait aux éclats… Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial… »
Sa pensée était, en effet, bien ailleurs qu’au théâtre. Il n’était pas d’humeur à rire. Chaque minute pouvait lui apporter sa disgrâce définitive. Aussi cherchait-il à se créer des moyens d’existence, en vue de sa révocation imminente. Il crut avoir trouvé une voie nouvelle dans le commerce d’exportation de la librairie. « L’expédition d’une caisse de livres à Bâle fut son premier essai, qui tourna mal. » C’est aussi le moment où il sollicita en vain la réalisation de son projet favori d’aller en Turquie, pour diriger l’instruction des armées du Grand Seigneur, comme on disait alors.
Rien ne semblait plus devoir jamais lui réussir : le fruit de ses faits d’armes à Toulon et en Italie était perdu par l’incurie du ministre Aubry. Ses protecteurs, Barras, Fréron, qu’il avait connus à l’armée de Provence, Mariette, tiré par lui des mains de la populace de Toulon, l’éconduisaient avec de bons billets ; enfin l’offre même de son cœur était dédaignée par la « silencieuse » Désirée Clary. C’était la désespérance complète d’une âme retombée dans l’adversité du haut des rêves merveilleux que pouvait caresser un général de vingt-cinq ans !
Le bonheur revint vers lui du côté où il ne l’attendait pas. Ce ne furent pas les appuis sur lesquels il avait lieu de compter, ce ne furent ni Barras, ni Fréron, ni Mariette qui sauvèrent Napoléon, ce fut un homme qu’il connaissait à peine, Boissy d’Anglas, qui le mit au seul poste où pouvaient se révéler ses aptitudes de commandant en chef.
En juin 1795, M. de Pontécoulant, membre du Comité de Salut public, entra au comité de la guerre et fut chargé de la direction des opérations militaires. Le désarroi des bureaux de la guerre était tel qu’après l’avoir longtemps cherché, le plan de campagne des deux armées des Pyrénées fut retrouvé, dit Ségur, dans une antichambre, au fond du tiroir de la table d’un garçon de bureau.
M. de Pontécoulant ne faisait pas mystère de ses embarras et de ses perplexités. Un jour qu’il en causait à la Convention avec Boissy d’Anglas, celui-ci lui dit :
« J’ai rencontré hier un général en réforme ; il revenait de l’armée d’Italie et en parlait en connaisseur ; il pourrait peut-être vous donner de bons conseils.
« — Envoyez-le-moi, dit M. de Pontécoulant.