Plus souvent, il allait le soir chez Barras dont le salon était des plus brillants et des plus fréquentés.

Napoléon s’éloignait des tables où l’on jouait des sommes considérables. Il se tenait près du cercle des dames, dont Mme Tallien était la reine, par sa beauté et par l’influence qu’elle tenait de sa liaison peu dissimulée avec Barras.

C’est auprès de Mme Tallien que Bonaparte retrouva Joséphine de Beauharnais et « qu’il en devint amoureux, dans toute l’étendue du mot, dans toute la force de sa plus grande acception », dit Marmont, témoin oculaire, qui ajoute : « C’était, selon l’apparence, sa première passion, et il la ressentit avec toute l’énergie de son caractère. Il avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu’elle eût perdu toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire. »

Joséphine n’était pas aussi défraîchie que le dit le sévère Marmont. Sans avoir la beauté prime-sautière de Mme Tallien, il était très facile à Mme de Beauharnais d’éveiller des sentiments amoureux surtout dans le cœur d’un jeune homme qui, jusque-là, n’avait pas aimé.

Joséphine était d’une taille moyenne parfaitement proportionnée. Tous ses mouvements avaient une souplesse nonchalante s’accentuant avec naturel en des poses négligées qui donnaient à toute sa personne une sorte d’exotique langueur. Son teint mat, où transparaissait l’éclat des minces feuilles d’ivoire, prenait une douce animation sous les reflets veloutés de grands yeux bleu foncé, aux longs cils légèrement relevés. Les cheveux, d’un châtain douteux, d’une sorte de nuance fulgurante, s’échappaient en spirales pressées d’un réseau fermé par une plaque d’or, et leurs boucles folles venaient encore ajouter au charme indéfinissable d’une physionomie dont la mobilité était excessive, mais toujours attrayante.

Sa toilette contribuait à compléter l’aspect vaporeux de toute sa personne ; sa robe était de mousseline de l’Inde, et son ampleur exagérée traçait autour de son corps des sillons nuageux. Le corsage drapé à gros plis sur la poitrine était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion émaillées de noir. Les manches étaient courtes, froncées, sur des bras nus fort beaux, ornés au poignet de deux petites agrafes en or.

Fidèles à leur programme qui consiste à trouver des mobiles inavouables à tous les actes comme à tous les sentiments de Napoléon, ses détracteurs n’ont pas manqué de dire que l’amour de Bonaparte pour Joséphine avait un but unique : obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie.

Il est permis de juger la chose infiniment plus simple, et de penser qu’à cette époque, par un phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, Napoléon avait en quelque sorte la monomanie du mariage.

Se marier était chez lui, depuis 1794, une idée fixe dont le premier indice apparut dans cette exclamation à Bourrienne : « Est-il heureux, ce coquin de Joseph ! » bientôt suivie de son insistance à vouloir épouser Désirée Clary. Quels avantages chimériques pouvait-il donc retirer d’un mariage avec la fille d’un marchand de savon ? Objectera-t-on qu’au moment où il désirait cette union, sa position n’était pas brillante ? Nous en conviendrons volontiers, tout en faisant remarquer qu’il était déjà au Comité de Salut public, foyer de toutes les intrigues. Mais quelles pouvaient bien être ses visées ambitieuses lorsque, général en chef de l’armée de Paris, il demandait, par exemple, la main de Mme Permon, restée veuve avec deux enfants ?

Refusé par Mlle Clary, éconduit par Mme Permon, il épouse la première femme engageante qui daigne l’agréer. Au surplus, que de chances n’avait-il pas d’être écouté de Mme de Beauharnais, qui, malgré son veuvage et ses deux enfants, s’adonnait tout entière aux frivolités de l’existence la plus mondaine, et, tentée par tous les plaisirs, n’hésitait pas à compromettre sa dignité dans une intimité publique avec Mme Tallien, et par la fréquentation des salons de Barras, où l’on coudoyait tout le monde dans la mêlée de tous les mondes !