Le projet d’union fut bientôt publié, et Napoléon, tout heureux de sa conquête, faisait des visites avec sa fiancée. Celle-ci, toujours hésitante, entra un jour, sous un prétexte quelconque, chez son notaire Me Raguideau, pour lui demander un dernier avis, et pria son futur époux de l’attendre dans l’antichambre. Le conseil du notaire, rapporte Bourrienne, ne fut pas de nature à rompre l’irrésolution de Joséphine :

« Eh quoi, disait l’homme de loi, épouser un général qui n’avait que la cape et l’épée ! Possesseur tout au plus d’une bicoque ! Un petit général sans nom, sans avenir ! au-dessous de tous les grands généraux de la République ! Mieux vaudrait épouser un fournisseur ! »

Épouser un fournisseur, le conseil était pratique ; mais les fournisseurs étaient peut-être moins inflammables que le jeune général de cape et d’épée, ainsi que le qualifiait Me Raguideau, précurseur autorisé de M. Taine et de Stendhal, qui ont italianisé l’expression du notaire en appliquant à Bonaparte l’épithète de condottiere.

Napoléon, par une porte entr’ouverte, entendit cette conversation désobligeante ; il se contint et jamais n’en dit mot. Il se vengea, huit ans plus tard, la veille du sacre, en faisant venir aux Tuileries le bonhomme Raguideau, à qui il donna une place au premier rang à Notre-Dame pour la cérémonie du couronnement, afin de lui permettre de bien voir jusqu’où le petit général sans avenir avait pu conduire sa cliente.

XX

Bonaparte fut nommé commandant en chef de l’armée d’Italie, le 23 février, et le mariage fut fixé au 9 mars 1796, veille d’un décadi.

Par-devant M. Leclercq, officier de l’état civil du deuxième arrondissement, le mariage civil eut lieu à dix heures du soir. Napoléon dut réveiller le pauvre maire qui s’était endormi. Sur les papiers fournis, Joséphine, par une coquetterie bien naturelle, s’était rajeunie de quatre ans ; Bonaparte, de son côté, par une attention délicate pour sa femme, s’était vieilli d’un an. Les témoins furent, pour Joséphine, Barras et Tallien, et pour Napoléon, Le Marois, son aide de camp, et Calmelet, homme de loi.

Après les signatures sur les registres, les époux se rendirent à leur hôtel, 6, rue Chantereine, où ils se trouvèrent seuls. Les enfants de Joséphine, Eugène et Hortense, avaient été, quelques jours auparavant, envoyés en pension à Saint-Germain.

« Le commandement en chef de l’armée d’Italie fut la dot donnée à Joséphine par Barras », telle est la phrase consacrée chez la plupart des historiens !

La chose, pour être piquante, n’est pas véritable. Outre qu’il paraîtrait monstrueux de voir, en quelque temps que ce soit, un homme disposer avec une pareille légèreté d’un commandement dont relèvent des intérêts aussi graves, aussi sacrés, les faits eux-mêmes démentent hautement cette assertion.