D’abord, Barras, s’il était en position d’accorder bien des faveurs, ne disposait nullement du commandement de l’armée d’Italie. Le titulaire ne pouvait être nommé qu’avec l’assentiment de la majorité des membres du Directoire, composé alors de Carnot, Barras, La Réveillère-Lépeaux, Rewbell et Letourneur.

Nous avons, sur ce point, un témoignage décisif. Dans ses mémoires, hostiles à Napoléon, dans leur ensemble, La Réveillère-Lépeaux écrit : « On a dit que son mariage avec la veuve Beauharnais avait été une condition sans laquelle il n’aurait point obtenu un commandement qui faisait l’objet de ses vœux les plus ardents : cela n’est pas !… Ce que je puis affirmer, c’est que dans le choix que fit le Directoire, il ne fut influencé ni par Barras, ni par personne… »

Comment Bonaparte fut-il donc proposé pour ce commandement ? Par la logique même des choses et des événements. Nous avons dit que le 19 janvier, le jeune général avait remis un plan d’invasion du Piémont. Ce plan fut envoyé au général en chef Schérer, qui le lut, et immédiatement le renvoya au Directoire, en déclarant que ce plan de campagne était l’œuvre d’un fou, et que celui qui l’avait conçu devait venir l’exécuter.

Le Directoire, bien embarrassé, tint conseil, et Carnot proposa de nommer Bonaparte en remplacement de Schérer : « C’est moi-même, dit Carnot en 1799, qui ai proposé Bonaparte pour le commandement de l’armée d’Italie. » Letourneur penchait pour Bernadotte, Rewbell pour Championnet, tandis que La Réveillère-Lépeaux, Carnot et Barras se prononcèrent pour Bonaparte. Et voilà comment l’impéritie de Schérer amena celui qui avait conçu le plan de campagne de l’armée d’Italie, à l’exécuter.

En réalité, Napoléon ne dut son commandement, ni à son mariage, ni à Barras, mais à « la compétence reconnue de Carnot dans les affaires militaires, qui apprécia la valeur du plan rédigé par Napoléon et influença la majorité du Directoire ».

Deux jours après son mariage, le 11 mars 1796, Napoléon part en poste avec Junot, son aide de camp, et Chauvet, l’ordonnateur des guerres, pour le quartier général de l’armée d’Italie. Il s’arrache des bras de la femme qu’il a tant désirée, pour commencer cette carrière de prodiges militaires ininterrompus pendant près de vingt ans.

Selon la parole de Bossuet : « Semblable dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices », et pour mettre un terme à sa course vertigineuse sur la route de la gloire, il faudra la coalition formidable de l’Europe entière, soutenue par les plus viles trahisons.

Ce commandement suprême qu’il emporte avec lui, vers l’Italie, ne sortira plus de ses mains. Général en chef, consul ou empereur, désormais, sur un champ plus ou moins vaste, il ne cessera d’avoir la même situation, d’être investi de la même suprématie.

Sur l’âme d’un tel homme, poussé à ce sommet par la force des événements et capable de profiter de cette élévation par la puissance de ses aptitudes, quels seront et quels ont été les effets d’une naissance obscure, d’une éducation besogneuse, d’une vie jusque-là hérissée de tourments et de déceptions ?

Certes, le souverain aurait pu oublier son origine, ses devoirs de famille, sa connaissance personnelle des amertumes des humbles. Il aurait pu, s’enivrant de sa propre gloire, croire que le monde, créé pour lui, s’arrêtait à lui. Beaucoup l’ont jugé ainsi, guidés soit par leurs intérêts, soit par leurs passions, soit par leur légèreté. D’autres, sur la foi de leur propre admiration, l’ont exalté à l’égal des dieux, dans l’espoir d’étouffer la voix de la calomnie.