Il faut pour dégager la vérité présenter Napoléon, comme s’il s’agissait d’un simple particulier, sous les divers aspects où l’homme se révèle dans ses rapports avec la société.

C’est l’étude que nous allons entreprendre, en nous flattant de prouver que, devenu chef, sous quelque appellation que ce soit, avec quelque somme de pouvoir que ce soit, il a toujours conservé la même tendresse pour les siens, la même gratitude pour les services rendus, le même dévouement pour ses amis, le même esprit du devoir, le même respect de la moralité, et par-dessus tout la même ardeur au travail.

En un mot, nous espérons établir, d’une manière évidente, qu’à ses débuts comme au faîte des grandeurs humaines, son caractère est demeuré ce que l’avaient fait sa naissance et son éducation. C’est l’âme du roi-parvenu, en pleine civilisation moderne, qui va se montrer à nous.

LIVRE II
L’ÉPOUX — LE PÈRE

I

La morale élémentaire, la morale simple, la morale dite bourgeoise, si l’on veut, la morale qu’on enseignait sans doute à Ajaccio, prescrit à l’homme qui se marie, d’abord d’aimer sa femme, ensuite de chercher à s’en faire aimer.

Au jour de son mariage, Bonaparte, dont les débuts furent si difficiles, n’avait pas eu de jeunesse. Dans son inexpérience, il montra une exaltation amoureuse qui ne devait pas être comprise par Joséphine. Le besoin d’aimer et d’être aimé atteint chez lui un degré d’intensité qui n’a pas été dépassé même par les amants légendaires.

En dépit de ceux qui ont voulu y trouver les calculs pervers d’une ambition sans scrupule, cette union n’a été, en réalité, que le roman d’un jeune homme naïf, pressé de se marier, épris des charmes d’une créole coquette, dont il ne mesurait même pas l’âge.

Au foyer conjugal, il exagérera encore les sentiments mille fois exprimés dans les effusions des fiançailles, pensant prouver ainsi qu’il mérite l’amour de sa femme.

Afin d’arriver à ce résultat, rien ne lui coûte, ni les serments, ni les louanges, ni les prières, ni l’humilité.