Dans cet état d’âme novice où Napoléon se présentait au seuil du mariage, il n’a tenu qu’à Joséphine de fixer pour toujours l’amour de son mari.

Quand on voit la force considérable que l’habitude seule a donnée à cette union, du côté de Napoléon, on se demande quelle considération, fût-ce même la raison d’État, aurait pu rompre ces liens, si Joséphine avait, dès les premiers jours, répondu à l’amour de son jeune époux. Mais à cette époque, Joséphine était plus disposée à s’enivrer des plaisirs mondains qu’à se contenter des joies de son foyer.

La lune de miel de Bonaparte avec Joséphine ne dura que deux jours, après lesquels il se mit en route pour l’Italie. Dès ce moment, suivons les phases effervescentes du sentiment qui anime son être entier. Parti le 11 mars 1796, le 14, pendant le relais de Chanceaux, Napoléon écrit à Joséphine : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches certaines sommes qui me reviennent…

« Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d’être éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond.

« Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. »

Il règne déjà, on le remarquera, dans cette lettre, sous les sentiments les plus passionnés, une sorte d’inquiétude vague de ne pas être aimé autant qu’il aime lui-même. Les deux jours qui ont suivi le mariage ont-ils suffi pour jeter dans l’âme de Napoléon ce doute troublant qui ne le quittera plus un instant pendant cette miraculeuse campagne d’Italie ? « Le général Bonaparte, dit Marmont, quelque occupé qu’il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d’une autre nature, il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l’attendait avec impatience… Il me parlait souvent d’elle et de son amour, avec l’épanchement et l’illusion d’un très jeune homme. Les retards continus qu’elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature. »

Un jour, la glace du portrait de Joséphine qu’il portait toujours sur lui, se cassa par hasard ; il pâlit d’une manière effrayante : « Marmont, dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle. »

C’est que, depuis son arrivée en Italie, voyant qu’il suivait une marche victorieuse, Napoléon écrivait lettres sur lettres à sa femme en la suppliant de venir le rejoindre. Mais elle, avant tout, tenait à demeurer libre à Paris, car elle s’était mariée moins par inclination pour Bonaparte que pour le rang élevé qu’il lui procurait dans le monde. Chaque victoire de son mari rehaussait son prestige à elle, qui voulait de moins en moins abandonner la place unique où elle trouvait les satisfactions de vanité qu’elle avait recherchées avant tout dans le mariage. « C’est à Paris, dit Arnault dans les Souvenirs d’un sexagénaire, qu’elle aimait à jouir de cette gloire et des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l’armée d’Italie. » Elle triomphait, de son côté, lorsque les Parisiens, accourant admirer les trophées de drapeaux autrichiens arrivés à Paris, la saluaient et l’appelaient « Notre-Dame des Victoires », en la voyant passer.

Ces ovations dues à la gloire de son mari plaisaient à Joséphine. Aussi tenait-elle à rester à Paris, malgré les supplications les plus passionnées qui ne lui arrachaient que cette vulgaire et malséante réflexion : « Il est drôle, ce Bonaparte ! »

Son indifférence est remarquée par tous ceux qui l’approchent. Elle ne prend même pas la peine de la dissimuler. Son ami Bailleul ne peut obtenir d’elle que cette appréciation : « Mais, oui, je crois Bonaparte un fort brave homme. »