« … Mon intention n’est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties de plaisir qui te sont offertes ; je n’en vaux pas la peine, et le bonheur ou le malheur d’un homme que tu n’aimes pas n’a pas le droit de t’intéresser.
« Pour moi, t’aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
« … Quand j’exige de toi un amour pareil au mien, j’ai tort : pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l’or ? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j’obéis à l’ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J’ai tort si la nature ne m’a pas donné les attraits pour te captiver, mais ce que je mérite de la part de Joséphine, ce sont des égards, de l’estime, car je t’aime à la fureur et uniquement.
« Adieu, femme adorable, adieu, ma Joséphine !… Quand il sera constaté qu’elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose. Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser… Ah ! Joséphine !… Joséphine !… » (Milan, 28 novembre 1796, 8 heures du soir.)
Pauvre amant affolé, qui ne peut croire à son malheur, qui résume son désespoir dans cette exclamation déchirante !
Comment expliquer la froideur d’une femme pour son mari qui lui apporte, en plus d’un amour ardent, les lauriers de Montenotte et d’Arcole ?
Joséphine était légère et coquette ; nous le savons. La légèreté peut causer l’oubli momentané, non l’abandon du devoir ; la coquetterie a d’autres conséquences : entre tenter les autres et être tentée soi-même, il n’y a pas loin.
Tous les jeunes officiers qui entouraient Joséphine « étaient, dit Stendhal, fous d’enthousiasme et de bonheur, et admirablement disposés pour faire tourner les têtes ».
L’un d’eux, nommé Hippolyte Charles, sans trop d’avantages extérieurs, petit et mince, très brun de peau, les cheveux noirs de jais, mais très soigneux de sa personne, et très élégant avec ses beaux habits de hussard chamarrés d’or, montra le plus grand empressement près de la femme de son général en chef. Il était de l’espèce la plus dangereuse pour la femme qui s’ennuie et qui est peu attachée à son mari. Charles était ce qu’on appelle dans les salons un garçon amusant. Il s’exprimait toujours en calembours, faisait le polichinelle en parlant. Le très vif intérêt que Joséphine portait au jeune officier de hussards n’était ignoré de personne à l’armée d’Italie, et, quand éclatèrent ce que M. de Ségur a appelé « les mécontentements jaloux » de Napoléon, on ne s’étonna pas de voir Charles, alors aide de camp du général Leclerc, « renvoyé de l’armée d’Italie par ordre du général en chef ». « Pendant ses premières campagnes d’Italie, dit Sismondi, il éloigna de son quartier général plusieurs des amants de Joséphine. »
Joséphine, à son retour de Gênes, n’eut pas de peine à attendrir Napoléon. « Renfermant sa douleur profonde », selon sa propre expression, il pardonnera, il ne demande même qu’à pardonner, ainsi le veut son état passionnel. Mais ses illusions sont détruites ; à la place d’une tendre affection, il a trouvé le vide dans le cœur de sa femme.