Napoléon garda donc pour lui ses chagrins domestiques, et se plut, comme la plupart des maris amoureux et trompés, à se faire à lui-même des sophismes qui flattaient son désir secret de ne pas quitter Joséphine. Il ne voulut rien approfondir dans la crainte d’en savoir trop, et mit sur le compte d’une légèreté sans conséquence les manquements graves dont sa femme venait de se rendre coupable.

Qu’en évitant un scandale il ait eu, pour une part, le souci de l’opinion publique toujours prête, en pareille occurrence, à se moquer du mari ; qu’il ait redouté le ridicule de divulguer ses infortunes conjugales à l’Europe qui attendait par chaque courrier un nouveau bulletin de victoire ; qu’il se soit dit qu’un éclat nuirait à la considération dont il avait besoin à cette époque, vis-à-vis des ambassadeurs et des cardinaux avec qui il avait des rapports journaliers, tout cela est possible. Mais le calcul de l’intérêt personnel, si rarement étranger aux résolutions les moins réfléchies, a-t-il joué, à cette heure, un rôle prépondérant dans l’esprit de Napoléon ?

A cette question, comment ne pas répondre non, quand on verra Napoléon s’appliquer aussitôt à transformer son amour en un attachement loyal et paisible que rien, dans la suite, n’a pu jamais altérer, pas même le divorce ; quand on le verra s’efforcer de rendre heureuse la femme qui ne l’aime pas, et supporter patiemment, dans ce but, les petites humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amène une nouvelle capitulation du mari ?

Lui, dont la parole est sans réplique pour des milliers d’hommes ; lui, dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée, il dira à Arnault, en désignant le petit chien de Joséphine, grimpé sur un canapé : « Vous voyez bien ce monsieur-là, c’est mon rival. Il était en possession du lit de madame quand je l’épousai. Je voulus l’en faire sortir : prétention inutile ; on me déclara qu’il fallait me résoudre à coucher ailleurs ou consentir au partage. Cela me contrariait assez, mais c’était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi. J’en porte la preuve à cette jambe. » N’est-ce pas à sa première nuit de noces que Napoléon faisait allusion en écrivant à Joséphine trois mois après leur mariage : « Millions de baisers et même à Fortuné, en dépit de sa méchanceté. »

Et quand Fortuné (c’était le nom du bienheureux caniche) aura disparu, il sera, malgré la défense expresse de Napoléon, remplacé par un carlin. Ainsi, l’homme qui dictait des lois à l’Europe ne pouvait pas, chez lui, mettre un chien à la porte. De même il n’osait pas, on l’a vu, décacheter une lettre de sa femme !

C’est qu’en dictant des lois à l’Europe, Napoléon accomplissait son devoir de général envers la patrie, envers ses armées, et qu’en recherchant la paix de son ménage il accomplissait son devoir d’époux, du moins comme le lui faisaient comprendre son penchant pour sa femme et la force de l’habitude : vertus éminemment bourgeoises.

V

L’existence menée par Napoléon, entre la prise de Mantoue et la paix de Campo-Formio, soit à Montebello, soit à Passeriano, était essentiellement familiale. Il vivait alors entouré de sa mère, de ses sœurs Elisa et Pauline, de ses frères Joseph et Louis, et d’Eugène, fils de Joséphine, âgé de quinze ans, dont il avait fait son aide de camp.

Écoutons les témoins oculaires. « … Dans l’intérieur, avec son état-major, dit Marmont, il y avait de sa part une grande aisance, une bonhomie allant jusqu’à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter, et ses plaisanteries n’avaient jamais rien d’amer, elles étaient gaies et de bon goût ; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son exemple a plus d’une fois entraîné les graves plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures n’étaient point réglées, et il était toujours abordable au milieu du repas. »

« Après le dîner, dit Arnault, on passait au salon ; il dirigeait lui-même les amusements. La conversation venait-elle à languir, il racontait une de ces histoires dramatiques et fantastiques qu’il affectionnait. »