Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit : « Mon amie, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t’aime. » Voici le compte rendu de la bataille de Friedland : « Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué. Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800 ; Friedland, 14 juin 1807). »

En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit : « Je pars à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort et vouloir faire les crânes… » Enfin, la dernière victoire dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram ; il s’exprime ainsi : « Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux… Je suis brûlé par le soleil… Adieu, mon amie ; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense. »

X

D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites. Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer : « … Si je ne trouvais pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop malheureux ! » « Une fois apaisées les querelles des premières années, c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage. » « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie jamais connus ; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires. » « … Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse bête… »

Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret, vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les habitudes bourgeoises sont enracinées.

« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de l’impératrice ; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son appartement dans la chambre de l’Impératrice ; comme il était très matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée. »

On sait que, n’ayant pas d’enfants, « il servait de père aux enfants de sa femme », et, ajoute Thibaudeau, « il en avait toute la tendresse ». L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple. « Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans. »

Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais. Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se démentit jamais ; ils purent toujours considérer le palais impérial comme leur maison paternelle.

Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.

« Oncle Bibiche ! oncle Bibiche ! » Tels étaient les cris poussés dans le parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense, et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom d’« oncle Bibiche » au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant soutenu par son oncle.