L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour celui-là ; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et coiffé du petit chapeau légendaire.

Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein d’admiration pour son oncle ; quand il passait dans le jardin des Tuileries devant des grenadiers, il leur criait : « Vive Nonon, le soldat ! » « C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur, quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge, quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la crème ou des confitures. »

Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi ! l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible, s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer, ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer : « Napoléon était l’amant de la fille de sa femme, il était l’amant de la femme de son frère Louis ! »

C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.

L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son mari.

Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont venus fournir un formel démenti : « … On a menti par la gorge, dit-il, quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille. » Mme de Rémusat elle-même, parlant d’Hortense, a dit : « La manière dont l’Empereur parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet. »

Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs dans le même sens.

A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde d’officier ?

Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais ?

En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable, cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme d’une paternelle protection.