Rien ne le montre dans la posture d’un homme heureux d’avoir rompu une union qui lui pesait. Tout, au contraire, indique chez lui une profonde commisération pour le chagrin de la femme qu’il vient de quitter. « Le soir même du divorce, dit Mollien, comme s’il n’avait pu soutenir la solitude du palais des Tuileries, Napoléon partit pour Trianon presque sans suite. Il y passa trois jours, ne voyant personne, pas même ses ministres, et, dans tout son règne, ces trois jours sont peut-être les seuls pendant lesquels les sentiments aient eu plus d’empire sur lui que les affaires. Tout fut suspendu, correspondance, audiences, conseils même. Il pourvut seulement par quelques dispositions au nouvel établissement de celle dont il se séparait, et encore ne me les fit-il connaître que par un de ses officiers. » « Le soir même de son arrivée à Trianon, dit Meneval, l’Empereur écrivit une lettre à l’Impératrice pour la consoler dans sa solitude à Malmaison. »
Entre le 15 et le 19 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours au plus après leur séparation, Napoléon va voir Joséphine à Malmaison. A peine rentré à Trianon, l’Empereur lui écrivit : « Mon amie, je t’ai trouvée aujourd’hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir ; il faut ne pas te laisser aller à une funeste mélancolie, il faut te trouver contente, et surtout soigner ta santé qui m’est si précieuse. Si tu m’es attachée et si tu m’aimes, tu dois te comporter avec force et te placer heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié, et tu connaîtrais bien mal les sentiments que je te porte si tu supposais que je puis être heureux si tu n’es pas heureuse, et content si tu ne te tranquillises. Adieu, mon amie, dors bien ; songe que je le veux. »
Pendant cette retraite à Trianon, qui dura dix jours, l’Empereur envoya cinq lettres, toutes dans le même ton amical, avec les mêmes assurances d’affection.
Ajoutons que, le 25 décembre, Joséphine était allée avec Hortense dîner à Trianon sur une invitation de l’Empereur. Pendant cette visite, l’Impératrice avait, dit Mlle Arvillon, « un air de bonheur et d’aisance qui aurait pu faire croire que Leurs Majestés ne s’étaient jamais quittées »… Ne dirait-on pas, à les voir joyeux à Trianon, deux amants échappés à la curiosité des indiscrets, plutôt que des époux au lendemain d’une rupture définitive ?
N’allez pas croire que Napoléon se proposait simplement d’adoucir par de bons procédés les chagrins plus aigus des premiers moments. Il ne cessa de veiller avec des soins empressés sur la femme qu’il s’était cru forcé de délaisser pour assurer le bonheur de ses peuples.
En vertu d’un sénatus-consulte, Joséphine conserva le titre et le rang d’Impératrice-Reine couronnée, elle jouit d’une rente annuelle de deux millions de francs, déclarée obligatoire pour les successeurs de l’Empereur. Cette pension fut portée plus tard à trois millions.
Rentré à Paris, Napoléon écrit à Joséphine : « … J’ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries ; ce grand palais m’a paru vide, et je m’y suis trouvé isolé. » Quelques jours plus tard, il lui annonce qu’il a exaucé quelques-unes de ses demandes : « J’ai été bien content de t’avoir vue hier ; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J’ai travaillé aujourd’hui avec Estève. J’ai accordé 100 000 francs pour 1810 pour l’extraordinaire de Malmaison. Tu peux donc faire planter tout ce que tu voudras ; tu distribueras cette somme comme tu l’entendras. J’ai chargé Estève de remettre 200 000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J’ai ordonné que l’on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l’intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà 400 000 francs que cela me coûte.
« J’ai ordonné que l’on tînt le million que la liste civile te doit, pour 1810, à la disposition de ton homme d’affaires pour payer tes dettes. Tu dois trouver dans l’armoire de Malmaison 5 à 600 000 francs ; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge. J’ai ordonné qu’on te fît un très beau service de porcelaine : l’on prendra tes ordres pour qu’il soit très beau. »
Le mari le plus amoureux aurait-il plus d’attentions délicates pour sa femme ?
Aux courtisans inquiets, se demandant s’ils doivent aller ou non à Malmaison, et qui se sont d’abord abstenus, Napoléon témoigne qu’il sera heureux de leurs visites à Joséphine.