A toutes les époques, même après son mariage avec Marie-Louise, nous allons trouver dans les lettres de Napoléon à Joséphine les marques les plus touchantes de son inaltérable tendresse. Prenons au hasard quelques exemples : « … Ce lieu (Malmaison) est cependant tout plein de nos sentiments qui ne peuvent et ne doivent jamais changer, du moins de mon côté. J’ai bien envie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte et non faible ; je le suis aussi un peu, et cela me fait un mal affreux… Je te verrai avec plaisir à l’Élysée, et fort heureux de te voir plus souvent ; car tu sais combien je t’aime. »

Toutes les lettres se ressemblent par l’uniformité affectueuse des sentiments qui y sont exprimés. Un mois après l’arrivée de Marie-Louise en France, Napoléon réitère pour la centième fois à Joséphine l’assurance de son attachement : « Ne doute jamais de mes sentiments pour toi : ils dureront autant que moi ; tu serais fort injuste si tu en doutais… » Joséphine s’intéressait à tout ce qui se passait dans le nouveau ménage impérial, au besoin elle questionnait Napoléon, qui lui répondait en septembre 1810 : « L’Impératrice est effectivement grosse de quatre mois, elle se porte fort bien et m’est fort attachée… » A l’accouchement de Marie-Louise, l’impératrice Joséphine, dit Meneval, ne fut pas oubliée ; l’Empereur lui envoya un page à Navarre, où elle était en villégiature. Les félicitations de Joséphine furent très agréables à Napoléon, qui s’empressa d’envoyer à l’ex-impératrice quelques détails sur le nouveau-né :

« Mon amie, j’ai reçu ta lettre ; je te remercie. Mon fils est gros et très bien portant. J’espère qu’il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J’espère qu’il remplira sa destinée. » Ce portrait enthousiaste est celui du roi de Rome, âgé de deux jours !… Plus tard, l’enfant fut conduit plusieurs fois à Joséphine, qui demandait à le voir.

En 1812, se renouvelleront encore les mêmes protestations de constante amitié. Au point de vue moral, rien n’a changé entre Napoléon et Joséphine, pas même les causes de leurs éternelles contestations. Écoutez les remontrances paternelles de l’Empereur en 1813 : « Mets de l’ordre dans tes affaires ; ne dépense que 1 500 000 francs et mets de côté tous les ans autant ; cela te fera une réserve de quinze millions, en dix ans, pour tes petits-enfants. »

Cette question était la plus irritante pour Napoléon, qui chargea Mollien de porter ses reproches à Joséphine. Le ministre, à son retour de Malmaison, rendit compte de la désolation causée à Joséphine par le mécontentement de l’Empereur ; celui-ci interrompit Mollien en s’écriant : « Mais il ne fallait pas la faire pleurer ! »

La dernière phrase, qui clôt toute la correspondance connue entre l’Empereur et Joséphine, résume mieux que nous ne saurions le faire le fond du caractère de Napoléon, qui ne cessait d’employer le ton bourgeois bon enfant quand il écrivait :

« … Annonce-moi que tu es bien portante : on dit que tu engraisses comme une bonne fermière de Normandie. »

Le lecteur a pu juger ce que fut Napoléon pour sa première femme : nous l’avons vu tour à tour amoureux jusqu’à la frénésie, puis refroidi par la légèreté et l’inconstance, courroucé quand sa dignité d’homme est menacée, généreux jusqu’à la faiblesse devant les larmes des enfants mêlées au repentir de leur mère, se contentant ensuite d’un intérieur qu’il s’efforce de rendre exemplaire ; nous l’avons vu également infidèle, mais toujours dans les limites de la décence et du respect public, soucieux avant tout de ne pas humilier sa femme. Nous l’avons vu enfin, cédant à la longue aux sollicitations incessantes de son entourage, subordonner ses goûts personnels à l’espoir de donner à son pays un gage de sécurité. Sous ces aspects multiples, son caractère est demeuré strictement, dans ses qualités comme dans ses défauts, ce qu’il aurait été si, trompant sa destinée, il avait vécu en Corse et y avait dirigé son ménage, au sein d’une médiocre fortune, telle que semblait la lui réserver sa naissance.

XVIII

Le second mariage de Napoléon n’ayant pour objet que de fonder une dynastie, il était important, au premier chef, que cette dynastie fût, autant que possible, égale à celles qui régnaient alors en Europe. A cet effet, le Conseil des ministres fut consulté sur le choix qu’il convenait de faire entre les princesses de Russie, d’Autriche et de Saxe. La majorité du Conseil émit l’opinion qu’il fallait porter ses vues d’abord sur la Russie.