Pour en revenir à la question des débouchés, il est à observer que l’importante saline de Cheikh Othman, faite, près d’Aden, par une société italienne, dans des conditions exceptionnellement avantageuses, ne paraît pas encore avoir trouvé de débouché pour les montagnes de sel qu’elle a en stock.
Le Ministère de la Marine a accordé cette concession aux pétitionnaires, personnes trafiquant autrefois au Choa, à condition qu’elles se procurent l’acquiescement des chefs intéressés de la côte et de l’intérieur. Le Gouvernement s’est d’ailleurs réservé un droit par tonne, et a fixé une quotité pour l’exploitation libre par les indigènes. Les chefs intéressés sont : le sultan de Tadjourah, qui serait propriétaire héréditaire de quelques massifs de roches dans les environs du lac (il est très disposé à vendre ses droits) ; le chef de la tribu des Debné, qui occupe notre route, du lac jusqu’à Hérer ; le sultan Loïta, lequel touche du Gouvernement français une paie mensuelle de cent cinquante thalers pour ennuyer le moins possible les voyageurs ; le sultan Hanfaré de l’Aoussa, qui peut trouver du sel ailleurs, mais qui prétend avoir le droit partout chez les Dankalis, et enfin Ménélik, chez qui la tribu des Debné et d’autres apportent annuellement quelques milliers de chameaux de ce sel, peut-être moins d’un millier de tonnes. Ménélik a réclamé au Gouvernement quand il a été averti des agissements de la société et du don de la concession. Mais la part réservée dans la concession suffit au trafic de la tribu des Debné et aux besoins culinaires du Choa, le sel en grains ne passant pas comme monnaie en Abyssinie.
Notre route est dite route Gobât, du nom de sa quinzième station, où paissent ordinairement les troupeaux des Debné, nos alliés. Elle compte environ vingt-trois étapes, jusqu’à Hérer, par les paysages les plus affreux de ce côté de l’Afrique. Elle est fort dangereuse par le fait que les Debné, tribus d’ailleurs des plus misérables, qui font les transports, sont éternellement en guerre à droite avec les tribus Moudeïtos et Assa-Imara et à gauche avec les Issas Somali.
Au Hérer, pâturages à une altitude d’environ 800 mètres, à environ soixante km. du pied du plateau des Itous Gallas, les Dankalis et les Issas paissent leurs troupeaux en état de neutralité généralement.
De Hérer on parvient à l’Hawach en huit ou neuf jours. Ménélik a décidé d’établir un poste armé dans les plaines du Hérer pour la protection des caravanes ; ce poste se relierait avec ceux des Abyssins dans les monts Itous.
L’agent du roi au Harrar, le Dedjazmatche Mékounène, a expédié du Harrar au Choa par la voie de Hérer les trois millions de cartouches Remington et autres munitions que les commissaires anglais avaient fait abandonner au profit de l’Émir Abdullaï lors de l’évacuation égyptienne.
Toute cette route a été relevée astronomiquement pour la première fois, par M. Jules Borelli, en mai 1886, et ce travail est relié géodésiquement par la topographie, en sens parallèle des monts Itous, qu’il a faite dans son récent voyage au Harrar.
En arrivant à l’Hawach, on est stupéfait en se remémorant les projets de canalisation de certains voyageurs. Le pauvre Soleillet avait une embarcation spéciale en construction à Nantes dans ce but ! L’Hawach est une rigole tortueuse et obstruée à chaque pas par les arbres et les roches. Je l’ai passé en plusieurs points, à plusieurs centaines de km., et il est évident qu’il est impossible de le descendre, même pendant les crues. D’ailleurs, il est partout bordé de forêts et de déserts, éloigné des centres commerciaux et ne s’embranchant avec aucune route. Ménélik a fait faire deux ponts sur l’Hawach, l’un sur la route d’Antotto au Gouragné, l’autre sur celle d’Ankober au Harrar par les Itous. Ce sont de simples passerelles en troncs d’arbres, destinées au passage des troupes pendant les pluies et les crues, et néanmoins ce sont des travaux remarquables pour le Choa.
Tous frais réglés, à l’arrivée au Choa, le transport de mes marchandises, cent charges de chameau, se trouvait me coûter huit mille thalers, soit quatre-vingts thalers par chameau, sur une longueur de cinq cents kilom. seulement. Cette proportion n’est égalée sur aucune des routes de caravanes africaines ; cependant je marchais avec toute l’économie possible et une très longue expérience de ces contrées. Sous tous les rapports, cette route est désastreuse, et est heureusement remplacée par la route de Zeilah au Harrar et du Harrar au Choa par les Itous.