Ménélik se trouvait encore en campagne au Harrar quand je parvins à Farré, point d’arrivée et de départ des caravanes et limite de la race Dankalie. Bientôt arriva à Ankober la nouvelle de la victoire du roi et de son entrée au Harrar et l’annonce de son retour, lequel s’effectua en une vingtaine de jours. Il entra à Antotto précédé de musiciens sonnant à tue-tête des trompettes égyptiennes trouvées au Harrar, et suivi de sa troupe et de son butin, parmi lequel deux canons Krupp transportés chacun par vingt hommes.
Ménélik avait depuis longtemps l’intention de s’emparer du Harrar, où il croyait trouver un arsenal formidable, et en avait prévenu les agents politiques français et anglais sur la côte. Dans les dernières années, les troupes Abyssines rançonnaient régulièrement les Itous ; elles finirent par s’y établir. D’un autre côté, l’émir Abdullaï, depuis le départ de Radouan-Pacha avec les troupes égyptiennes, s’organisait une petite armée et rêvait de devenir le Mahdi des tribus musulmanes du centre de Harrar. Il écrivit à Ménélik, revendiquant la frontière de l’Hawach et lui intimant l’ordre de se convertir à l’Islam. Un poste Abyssin s’étant avancé jusqu’à quelques jours du Harrar, l’émir envoya pour le disperser quelques canons et quelques Turcs restés à son service : les Abyssins furent battus, mais Ménélik irrité se mit en marche lui-même, d’Antotto, avec une trentaine de mille de guerriers. La rencontre eut lieu à Shalanko, à soixante km. ouest du Harrar, là où Nadi Pacha avait, quatre années auparavant, battu les tribus Gallas des Méta et des Oborra.
L’engagement dura à peine un quart d’heure, l’émir n’avait que quelques centaines de Remington, le reste de sa troupe combattant à l’arme blanche. Les trois mille guerriers furent sabrés et écrasés en un clin d’œil par ceux du roi du Choa. Environ deux cents Soudanais, Égyptiens et Turcs, restés auprès d’Abdullaï après l’évacuation égyptienne, périrent avec les guerriers Gallas et Somalis. Et c’est ce qui fit dire à leur retour aux soldats Choanais, qui n’avaient jamais tué de blancs, qu’ils rapportaient les testicules de tous les Français du Harrar !
L’émir put s’enfuir au Harrar, d’où il partit la même nuit pour aller se réfugier chez le chef de la tribu des Guerrys, à l’est du Harrar, dans la direction de Berbera. Ménélik entra quelques jours ensuite au Harrar sans résistance, et ayant consigné ses troupes hors de la ville, aucun pillage n’eut lieu. Le monarque se borna à frapper une imposition de soixante-quinze mille thalers sur la ville et la contrée, à confisquer, selon le droit de guerre abyssin, les biens meubles et immeubles des vaincus morts dans la bataille et à aller emporter lui-même des maisons européennes et des autres tous les objets qui lui plurent. Il se fit remettre toutes les armes et munitions en dépôt dans la ville, ci-devant propriété du gouvernement égyptien, et s’en retourna pour le Choa, laissant trois mille de ses fusiliers campés sur une hauteur voisine de la ville et confiant l’administration de la ville à l’oncle de l’émir Abdullaï, Ali-Abou-Kéber que les Anglais avaient, lors de l’évacuation, emmené prisonnier à Aden, pour le lâcher ensuite, et que son neveu tenait en esclavage dans sa maison.
Il advint, par la suite, que la gestion d’Ali-Abou-Kéber ne fut pas du goût de Mékounène, le général agent de Ménélik, lequel descendit dans la ville avec ses troupes, les logea dans les maisons et les mosquées, emprisonna Ali et l’expédia, enchaîné, à Ménélik.
Les Abyssins, entrés en ville, la réduisirent en un cloaque horrible, démolirent les habitations, ravagèrent les plantations, tyrannisèrent la population comme les nègres savent procéder entre eux, et Ménélik continuant à envoyer du Choa des troupes de renfort suivies de masses d’esclaves, le nombre des Abyssins actuellement au Harrar peut être de douze mille, dont quatre mille fusiliers armés de fusils de tous genres, du Remington au fusil à silex.
La rentrée des impôts de la contrée Galla environnante ne se fait plus que par razzias, où les villages sont incendiés, les bestiaux volés et la population emportée en esclavage. Tandis que le gouvernement égyptien tirait sans efforts du Harrar quatre-vingt mille livres, la caisse abyssine est constamment vide. Les revenus des Gallas, de la douane, des postes, du marché, et les autres recettes, sont pillés par quiconque se met à les toucher. Les gens de la ville émigrent, les Gallas ne cultivent plus. Les Abyssins ont dévoré en quelques mois la provision de dourah laissée par les Égyptiens et qui pouvait suffire pour plusieurs années. La famine et la peste sont imminentes.
Le mouvement de ce marché, dont la position est très importante, comme débouché des Gallas le plus rapproché de la côte, est devenu nul. Les Abyssins ont interdit le cours des anciennes piastres égyptiennes qui étaient restées dans le pays comme monnaie divisionnaire des thalaris Marie-Thérèse, au privilège exclusif d’une certaine monnaie de cuivre qui n’a aucune valeur. Toutefois, j’ai vu à Antotto quelques piastres d’argent que Ménélik a fait frapper à son effigie et qu’il se propose de mettre en circulation au Harrar, pour trancher la question des monnaies.
Ménélik aimerait à garder le Harrar en sa possession, mais il comprend qu’il est incapable d’administrer le pays, de façon à en tirer un revenu sérieux, et il sait que les Anglais ont vu d’un mauvais œil l’occupation abyssine. On dit en effet que le gouverneur d’Aden, qui a toujours travaillé avec la plus grande activité au développement de l’influence britannique sur la côte Somalie, ferait tout son possible pour décider son gouvernement à faire occuper le Harrar au cas où les Abyssins l’évacueraient, ce qui pourrait se produire par suite d’une famine ou des complications de la guerre du Tigré.
De leur côté, les Abyssins au Harrar croient chaque matin voir apparaître des troupes anglaises au détour des montagnes. Mékounène a écrit aux agents politiques anglais à Zeilah et à Berbera de ne pas envoyer de leurs soldats au Harrar ; ces agents faisaient escorter chaque caravane de quelques soldats indigènes.