Le gouvernement anglais, en retour, a frappé d’un droit de cinq pour cent l’importation des thalaris à Zeilah, Boulhar et Berbera. Cette mesure contribuera à faire disparaître le numéraire déjà très rare au Choa et au Harrar, et il est à douter qu’elle favorise l’importation des roupies, qui n’ont jamais pu s’introduire dans ces régions et que les Anglais ont aussi, on ne sait pourquoi, frappées d’un droit d’un pour cent à l’importation par cette côte.

Ménélik a été fort vexé de l’interdiction de importation des armes sur les côtes d’Obok et de Zeilah. Comme Joannès rêvait d’avoir son port de mer à Massaouah, Ménélik, quoique relégué fort loin dans l’intérieur, se flatte de posséder prochainement une échelle sur le golfe d’Aden. Il avait écrit au Sultan de Tadjourah, malheureusement après l’avènement du protectorat français, en lui proposant de lui acheter son territoire. A son entrée au Harrar, il s’est déclaré souverain de toutes les tribus jusqu’à la côte, et a donné commission à son général, Mékounène, de ne pas manquer l’occasion de s’emparer de Zeilah ; seulement les Européens lui ayant parlé d’artillerie et de navires de guerre, ses vues sur Zeilah se sont modifiées, et il a écrit dernièrement au gouvernement français pour lui demander la cession d’Ambado.

On sait que la côte, du fond du golfe de Tadjourah jusqu’au delà de Berbera, a été partagée entre la France et l’Angleterre de la façon suivante : la France garde tout le littoral de Goubbet-Kérab à Djibouti, un cap à une douzaine de milles au nord-ouest de Zeilah, et une bande de territoire de je ne sais combien de km. de profondeur à l’intérieur, dont la limite, du côté du territoire anglais, est formée par une ligne tirée de Djibouti à Ensa, troisième station sur la route de Zeilah au Harrar. Nous avons donc un débouché sur la route du Harrar et de l’Abyssinie. L’Ambado, dont Ménélik ambitionne la possession, est une anse près de Djibouti, où le gouverneur d’Obok avait depuis longtemps fait planter une planche tricolore que l’agent anglais de Zeilah faisait obstinément déplanter, jusqu’à ce que les négociations fussent terminées. Ambado est sans eau, mais Djibouti a de bonnes sources et, des trois étapes rejoignant notre route à Ensa, deux ont de l’eau.

En somme, la formation des caravanes peut s’effectuer à Djibouti, dès qu’il y aura quelque établissement pourvu des marchandises indigènes et quelque troupe armée. L’endroit jusqu’à présent est complètement désert. Il va sans dire qu’il doit être laissé port franc si l’on veut faire concurrence à Zeilah.

Zeilah, Berbera et Bulhar restent aux Anglais ainsi que la baie de Samawanak, sur la côte Gadiboursi, entre Zeilah et Bulhar, point où le dernier agent consulaire français à Zeilah, M. Henry, avait fait planter le drapeau tricolore, la tribu Gadiboursi ayant elle-même demandé notre protection, dont elle jouit toujours. Toutes ces histoires d’annexions ou de protections avaient fort excité les esprits sur cette côte pendant ces deux dernières années.

Le successeur de l’agent français fut M. Labosse, consul de France à Suez, envoyé par intérim à Zeilah où il apaisa tous les différends. On compte à présent environ cinq mille Somalis protégés français à Zeilah.

L’avantage de la route du Harrar pour l’Abyssinie est très considérable. Tandis qu’on n’arrive au Choa par la route Dankalie qu’après un voyage de cinquante à soixante jours par un affreux désert, et au milieu de mille dangers, le Harrar, contrefort très avancé du massif éthiopien méridional, n’est séparé de la côte que par une distance franchie aisément en une quinzaine de jours par les caravanes.

La route est fort bonne, la tribu Issa, habituée à faire les transports, est fort conciliante, et on n’est pas chez elle en danger des tribus voisines.

Du Harrar à Antotto, résidence actuelle de Ménélik, il y a une vingtaine de jours de marche sur le plateau des Itous Gallas, à une altitude moyenne de 2.500 mètres, vivres, moyens de transport et de sécurité assurés. Cela met en tout un mois entre notre côte et le centre du Choa, mais la distance au Harrar n’est que de douze jours et ce dernier point, en dépit des invasions, est certainement destiné à devenir le débouché commercial exclusif du Choa lui-même et de tous les Gallas. Ménélik lui-même fut tellement frappé de l’avantage de la situation du Harrar qu’à son retour, se remémorant les idées des chemins de fer que des Européens ont souvent cherché à lui faire adopter, il cherchait quelqu’un à qui donner la commission ou concession des voies ferrées du Harrar à la mer ; il se ravisa ensuite, se rappelant la présence des Anglais à la Côte ! Il va sans dire que, dans le cas où cela se ferait (et cela se fera d’ailleurs dans un avenir plus ou moins rapproché), le gouvernement du Choa ne contribuerait en rien aux frais d’exécution.

Ménélik manque complètement de fonds, restant toujours dans la plus complète ignorance (ou insouciance) de l’exploitation des ressources des régions qu’il a soumises et continue à soumettre. Il ne songe qu’à ramasser des fusils lui permettant d’envoyer ses troupes réquisitionner les Gallas. Les quelques négociants européens montés au Choa ont apporté à Ménélik, en tout, dix mille fusils à cartouches et quinze mille fusils à capsules dans l’espace de cinq ou six années. Cela a suffi aux Amhara pour soumettre tous les Gallas environnants, et le Dedjatch Mékounène, au Harrar, se propose de descendre à la conquête des Gallas jusqu’à leur limite sud, vers la côte de Zanzibar. Il a pour cela l’ordre de Ménélik même, à qui on a fait croire qu’il pourrait s’ouvrir une route dans cette direction pour l’importation des armes. Et ils peuvent au moins s’étendre très loin de ces côtés, les tribus Gallas n’étant pas armées.