Ce qui pousse surtout Ménélik à une invasion vers le sud, c’est le voisinage gênant et la suzeraineté vexante de Joannès. Ménélik a déjà quitté Ankober pour Antotto. On dit qu’il veut descendre au Djimma-Abba-Djifar, le plus florissant des pays Gallas, pour y établir sa résidence, et il parlait aussi d’aller se fixer au Harrar. Ménélik rêve une extension continue de ses domaines au Sud, au delà de l’Hawach, et pense peut-être émigrer lui-même des pays Amhara au milieu des pays Gallas neufs, avec ses fusils, ses guerriers, ses richesses, pour établir loin de l’empereur un empire méridional comme l’ancien royaume d’Ali-Ababa.
On se demande quelle est et quelle sera l’attitude de Ménélik pendant la guerre italo-abyssine. Il est clair que son attitude sera déterminée par la volonté de Joannès, qui est son voisin immédiat, et non par les menées diplomatiques de gouvernements qui sont à une distance de lui infranchissable, menées qu’il ne comprend d’ailleurs pas et dont il se méfie toujours. Ménélik est dans l’impossibilité de désobéir à Joannès, et celui-ci, très bien informé des intrigues diplomatiques où l’on mêle Ménélik, saura bien s’en garer dans tous les cas. Il lui a déjà ordonné de lui choisir ses meilleurs soldats et Ménélik a dû les envoyer au camp de l’empereur à l’Asmara. Dans le cas même d’un désastre, ce serait sur Ménélik que Joannès opérerait sa retraite. Le Choa, le seul pays Amhara possédé par Ménélik, ne vaut pas la quinzième partie du Tigré. Ses autres domaines sont tous pays Gallas précairement soumis et il aurait grand’peine à éviter une rébellion générale dans le cas où il se compromettrait dans une direction ou dans une autre. Il ne faut pas oublier non plus que le sentiment patriotique existe au Choa et chez Ménélik, tout ambitieux qu’il soit, et il est impossible qu’il voie un honneur ni un avantage à écouter les conseils des étrangers.
Il se conduira donc de manière à ne pas compromettre sa situation déjà très embarrassée, et, comme chez ces peuples on ne comprend et on n’accepte rien que ce qui est visible et palpable, il n’agira personnellement que comme le plus voisin le fera agir, et personne n’est son voisin que Joannès, qui saura lui éviter les tentations. Cela ne veut pas dire qu’il n’écoute avec complaisance les diplomates ; il empochera ce qu’il pourra gagner d’eux, et, au moment donné, Joannès, averti, partagera avec Ménélik. — Et, encore une fois, le sentiment patriotique général et l’opinion du peuple de Ménélik sont bien pour quelque chose dans la question. Or, on ne veut pas des étrangers, ni de leur ingérence, ni de leur influence, ni de leur présence, sous aucun prétexte, pas plus au Choa qu’au Tigré, ni chez les Gallas.
Ayant promptement réglé mes comptes avec Ménélik, je lui demandai un bon de paiement au Harrar, désireux que j’étais de faire la route nouvelle ouverte par le roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et où j’avais vainement tenté de m’avancer du temps de l’occupation égyptienne du Harrar. A cette occasion, M. Jules Borelli demanda au roi la permission de faire un voyage dans cette direction, et j’eus ainsi l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et fin compatriote, de qui je fis parvenir ensuite à Aden les travaux géodésiques, entièrement inédits, sur cette question.
Cette route compte sept étapes au delà de l’Hawach et douze de l’Hawach au Harrar sur le plateau Itou, région de magnifiques pâturages et de splendides forêts à une altitude moyenne de 2.500 mètres, jouissant d’un climat délicieux. Les cultures y sont peu étendues, la population y étant assez claire, ou peut-être s’étant écartée de la route par crainte des déprédations des troupes du roi. Il y a cependant des plantations de café ; les Itous fournissent la plus grande partie des quelques milliers de tonnes de café qui se vendent annuellement au Harrar. Ces contrées, très salubres et très fertiles, sont les seules de l’Afrique orientale adaptées à la colonisation européenne.
Quant aux affaires au Choa à présent, il n’y a rien à y importer, depuis l’interdiction du commerce des armes sur la côte. Mais qui monterait avec une centaine de mille thalaris pourrait les employer dans l’année en achats d’ivoire et autres marchandises, les exportateurs ayant manqué ces dernières années et le numéraire devenant excessivement rare. C’est une occasion. La nouvelle route est excellente, et l’état politique du Choa ne sera pas troublé pendant la guerre, Ménélik tenant, avant tout, à maintenir l’ordre en sa demeure.
Agréez, Monsieur, mes civilités empressées.
Rimbaud.
APPENDICE
Nous donnons ci-après, selon le texte recueilli par Paterne Berrichon (février 1914), des extraits de la protestation adressée, le 15 avril 1886, par Arthur Rimbaud et Pierre Labatut au Ministre des Affaires étrangères de France, les autorités françaises d’Obock[1] leur ayant interdit de partir pour le Choa et ayant mis leurs marchandises sous séquestre.