[18: Voici, selon moi, quel est le véritable motif pour lequel les gouvernements ne s'efforcent qu'en apparence de proscrire les duels, chose bien facile, surtout dans les universités, et d'où vient qu'ils prétendent ne pouvoir réussir: l'État n'est pas en mesure de payer les services de ses officiers et de ses employés civils à leur valeur entière en argent; aussi fait-il consister l'autre moitié de leurs émoluments en honneur, représenté par des titres, des uniformes et des décorations. Pour maintenir ce prix idéal de leurs services à un cours élevé, il faut, pur tous les moyens, entretenir, aviver et même exalter quelque peu le sentiment de l'honneur; comme à cet effet l'honneur bourgeois ne suffit pas, pour la simple raison qu'il est la propriété commune de tout le monde, on appelle au secours l'honneur chevaleresque que l'on stimule, comme nous l'avons montré. En Angleterre, où les gages des militaires et des civils sont beaucoup plus forts que sur le continent, on n'a pus besoin d'un pareil expédient; aussi, depuis une vingtaine d'années surtout, le duel y est-il presque complètement aboli; et, dans les rares occasions où il s'en produit encore, on s'en moque comme d'une folie, Il est certain que la grande Anti-duelling Society, qui compte parmi ses membres, une foule de lords, d'amiraux et de généraux, a beaucoup contribué à ce résultat, et le Moloch doit se passer de victimes.—(Note de l'auteur.)]

[19: Voici cette fameuse note, à laquelle Schopenhauer fait allusion: «Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nul sage ne peut prévenir et dont nul tribunal ne peut venger l'offensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui: il est seul interprète et ministre de la loi naturelle; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l'être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu'il doive s'aller battre, c'est une extravagance; je dis qu'il se doit justice et qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j'étais souverain, je réponds qu'il n'y aurait jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes États, et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleront point. Quoi qu'il en soit, Émile sait en pareil cas la justice qu'il se doit à lui-même, et l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté.»]

[20: Aussi est-ce faire un mauvais compliment lorsque, ainsi qu'il est de mode aujourd'hui, croyant faire honneur à des œuvres, on les intitule des actes. Car les œuvres sont, par leur essence, d'une espèce supérieure. Un acte n'est toujours qu'une action basée sur un motif, par conséquent, quelque chose d'isolé, de transitoire, et appartenant à cet élément général et primitif du monde, à la volonté. Une grande et belle œuvre est une chose durable, car son importance est universelle, et elle procède de l'intelligence, de cette intelligence innocente, pure, qui s'élève comme un parfum au-dessus de ce bas monde de la volonté.

Parmi les avantages de la gloire des actions, il y a aussi celui de se produire ordinairement d'un coup avec un grand éclat, si grand parfois que l'Europe entière en retentit, tandis que la gloire des œuvres n'arrive que lentement et insensiblement faible, d'abord, puis de plus en plus forte, et n'atteint souvent toute sa puissance qu'après un siècle; mais alors elle reste pendant des milliers d'années, parce que les œuvres restent aussi. L'autre gloire, la première explosion passée, s'affaiblit graduellement, est de moins en moins connue et finit par ne plus exister que dans l'histoire à l'état de fantôme.—(Note de l'auteur.)]

[21: Pour comprendre le sens de ces mots de Schopenhauer, le lecteur français a besoin de savoir que le philosophe pessimiste, dans son profond dédain des ignorants, ne traduit jamais les citations latines, et ne traduit les grecques qu'en latin; c'est donc une exception qu'il fait ici pour le «fabuleux» Epicharme.—(Trad.)]

[22: Comme notre plus grand plaisir consiste en ce qu'on nous admire, mais comme les autres ne consentent que très difficilement à nous admirer même alors que l'admiration serait pleinement justifiée, il en résulte que celui-là est le plus heureux qui, n'importe comment, est arrivé à s'admirer sincèrement soi-même. Seulement il ne doit pas se laisser égarer par les autres.—(Note de l'auteur.)]

[23: L'Ecclésiaste; trad.]

[24: Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses vêtements, ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions, tout notre être est menteur, et ce n'est qu'à travers cette enveloppe que l'on peut deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers les vêtements les formes du corps. (Note de l'auteur.)]

[25: En français dans le texte. (Note du traducteur.)]

[26: Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même que l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même l'instinct social des hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne repose pas sur l'amour de la société, mais sur la crainte de la solitude, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que l'on cherche; on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la monotonie de la propre conscience; pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute société apporte nécessairement avec soi.—Mais quand le dégoût de tout cela a pris le dessus, quand, comme conséquence, on s'est fait à la solitude et l'on s'est endurci contre l'impression première qu'elle produit, de manière à ne plus en éprouver ces effets que nous avons retracés plus haut, alors on peut, tout à l'aise, rester toujours seul; on ne soupirera plus après le monde, précisément parce que ce n'est pas là un besoin direct et parce qu'on s'est accoutumé désormais aux propriétés bienfaisantes de la solitude. (Note de Schopenhauer.)]