S'il m'était permis, d'après ce que j'ai vu là, de hasarder une remarque sur le ton de la conversation en France, j'en louerais la parfaite convenance, bien qu'en la trouvant insipide. Toute vigueur de pensée doit tellement s'effacer dans l'expression, que le mérite et la nullité se trouvent ramenés à un même niveau. Châtiée, élégante, polie, insignifiante, la masse des idées échangées n'a le pouvoir ni d'offenser ni d'instruire; là où le caractère est si effacé, il y a peu de place pour la discussion, et sans la discussion et la controverse, qu'est-ce que la conversation? L'humeur facile et la douceur habituelle sont les premières conditions de la société privée; mais l'esprit, les connaissances, l'originalité, doivent rompre cette surface uniforme par quelques saillies de sentiment; sans cela l'entretien n'est qu'un voyage sur une plaine sans fin.

La vallée de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beautés rustiques que nous avons à contempler. La chaîne qui la borde au nord est déboisée mais couverte de cultures; aux trois quarts de sa hauteur, un grand village est perché sur une côte si escarpée, que le voyageur inexpérimenté tremble que le village, l'église et les habitants ne culbutent dans la vallée. Des villages ainsi juchés, comme l'aire d'un aigle, sont très communs dans les Pyrénées, qui paraissent prodigieusement peuplées. La hauteur de la montagne, à l'ouest de la vallée, est étonnante. Les prairies arrosées et les cultures en occupent plus du tiers. Une forêt de chênes et de hêtres forme au-dessus une superbe ceinture, plus haut il n'y a que de la bruyère, plus haut encore, de la neige. De quelque point qu'on la contemple, cette montagne est imposante par sa masse, magnifique par sa verdure. La chaîne de l'est est d'un caractère différent: il y a plus de variété de cultures, de villages, de forêts, de gorges et de cascades. Celle de Gouzat, qui met un moulin en mouvement en tombant de la montagne, est d'une beauté romantique; et rien ne lui manque de ce qu'il faut pour la rehausser. Il y a des détails dans celle de Montauban que Claude Lorrain eût reproduits sur sa toile, et la vue prise du roc au châtaignier, est vive et animée. Au sud, notre vallée se termine d'une manière remarquable; la Neste jette d'incessantes cascades sur les rochers qui semblent lui opposer une éternelle résistance. L'éminence, au centre d'une petite vallée sur laquelle est une vieille tour, forme un site sauvage et romantique; le grondement des eaux s'harmonise avec les montagnes, dont les forêts sourcilleuses perdues dans la neige, donnent une grandeur imposante, une majesté sombre à cette scène, et semblent élever entre les deux royaumes une barrière infranchissable aux armées. Mais que peuvent les rochers, les montagnes et les neiges contre l'ambition humaine? Les ours se retirent dans les tanières de leurs bois, les aigles nichent sur leurs rocs. Tout est grand; la sublimité de la nature, avec une majesté imposante, remplit l'âme de terreur; l'esprit est comme enchaîné à ces lieux, et l'imagination, malgré tout son pouvoir, ne cherche rien au delà: elle rend plus sourds les mugissements des cascades et revêt les bois d'une teinte plus sombre.

Il faut du temps pour visiter un semblable pays. Le climat est tel ou du moins a été tel depuis que je suis à Bagnères-de-Luchon, que l'on ne peut guère compter plus d'un beau jour sur trois. Les nuages, arrêtés et déchirés par les montagnes, déversent incessamment leur contenu. Du 26 juin au 2 juillet, nous eûmes une pluie abondante qui dura soixante heures sans interruption. Les montagnes, quoique proches, étaient cachées jusqu'à la base par les nuages. Elles n'arrêtent pas seulement ceux qui flottent dans l'atmosphère, mais semblent pouvoir en produire: vous voyez de légères vapeurs s'élever des gorges, s'amasser le long des pentes, s'accroître par degrés, jusqu'à ce qu'elles forment des nuées assez lourdes pour reposer sur les hauts sommets, ou autrement jusqu'à ce qu'elles soient emportées avec les autres dans l'atmosphère.

Parmi les maîtres de cette immense chaîne, les premiers en dignité, à l'égard du mal qu'ils font, sont les ours. Il y en a de deux espèces: carnivores et frugivores; les dégâts de ces derniers surpassent ceux de leurs plus terribles frères. Ils viennent la nuit ravager les grains, surtout le sarrasin et le maïs, et sont d'un goût si délicat dans le choix des épis, qu'ils renversent et gâtent infiniment plus qu'ils ne mangent. Les carnivores attaquent le gros bétail aussi bien que les moutons; on ne peut laisser les troupeaux la nuit au pâturage. Quand ils sortent, c'est sous la garde d'un berger armé d'un fusil et accompagné de chiens grands et forts; le soir, tout le long de l'année, on les ramène aux étables. Quelquefois des boeufs s'égarent et courent risque d'être dévorés. Les ours les attaquent en leur sautant sur le dos, ils les forcent à baisser la tête, puis les déchirent avec leurs ongles dans une étreinte effroyable. On fait, chaque année, des battues, plusieurs paroisses associant leurs efforts. Une ligne de chasseurs resserre peu à peu le bois où se trouve l'ours. Les ours sont gras en hiver, une bonne pièce vaut alors trois louis. Jamais ils n'attaquent les loups, mais plusieurs loups poussés par la faim attaqueront un ours et le dévoreront. On ne voit ici les loups qu'en hiver. En été ils se retirent dans les endroits des Pyrénées les plus déserts, les plus éloignés des habitations; c'est la terreur des troupeaux de moutons, comme par tout le reste de la France.

Dans le premier projet de notre tour aux Pyrénées, se trouvait une excursion en Espagne. Notre hôte de Luchon avait déjà auparavant procuré des mulets et des guides à des personnes se rendant à Saragosse et à Barcelone pour affaires. Sur notre demande, il écrivit à Vielle, première ville espagnole au delà des montagnes, qu'on envoyât trois mules et un guide parlant français. Quand ils arrivèrent, au jour fixé, nous nous mîmes en route.[4] (Voir, pour les détails, Annales d'Agr., t. VIII, p. 193.)

21 Juillet. — Retour. — Quitté Jonquières, où la figure et les manières des habitants vous feraient croire qu'il n'en est pas un qui ne soit contrebandier; nous arrivons à une superbe route que le roi d'Espagne a ordonné de faire. Elle commence aux piliers marquant la frontière des deux monarchies et se joint à la route française: elle est magnifiquement construite. Nous prenons congé de l'Espagne pour rentrer en France; le contraste est frappant. Lorsque l'on passe la mer de Douvres à Calais, les apprêts et les embarras d'une traversée conduisent graduellement l'esprit a l'idée du changement; mais ici, sans franchir une ville, une barrière, un mur même, vous entrez dans un nouveau monde. Une superbe chaussée, faite avec la solidité et la magnificence qui distinguent les grandes routes françaises, prend la place des misérables chemins de Catalogne, encore tels que la nature les a tracés; de beaux ponts sont jetés sur les torrents qu'il fallait passer à gué. Nous nous trouvions tout à coup transportés d'une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par l'industrie de l'homme. Tout tenait le même langage et nous disait en termes sur lesquels on ne pouvait se méprendre, qu'une cause puissante et active produisait ces contrastes, trop évidents pour être méconnus. Plus on voit, plus, selon mon opinion, on est conduit à penser qu'il n'y a qu'une influence toute-puissante qui stimule le genre humain — le gouvernement. D'autres produisent des exceptions et des nuances: celle-ci agit avec une efficacité permanente et universelle. L'exemple présent est remarquable; car le Roussillon est en fait une partie de l'Espagne: les habitants sont Espagnols de langage et de coutumes; mais ils sont soumis à un gouvernement français.

Nous laissons la chaîne des Pyrénées dans le lointain. Rencontré des bergers parlant catalan. Sur la route, les cabriolets sont espagnols. On bat le grain comme de l'autre côté des montagnes. Les auberges et les maisons sont les mêmes. Gagné Perpignan; là je me suis séparé de M. Lazowski. Il retournait à Luchon, tandis que j'avais arrangé un tour dans le Languedoc, pour finir la saison. - - 15 milles.

Le 22. — Le duc de Larochefoucauld m'avait donné une lettre pour M. Barri de Lasseuses, major d'un régiment à Perpignan, qui, disait-il, s'entendait en agriculture, et serait charmé de s'entretenir avec moi sur ce sujet. J'allai chez lui le matin, mais, comme c'était dimanche, il passait la journée à sa maison de campagne de Pia, à une lieue environ. Je me rôtis en m'y rendant à travers des vignobles pierreux. Monsieur, madame et mademoiselle de Lasseuses m'accueillirent avec une grande politesse. Je leur expliquai que le motif de mon voyage n'était pas de courir à l'étourdie comme le troupeau des voyageurs vulgaires, mais d'examiner l'agriculture, afin d'imiter ce que j'y pourrais trouver de bon et d'applicable à l'Angleterre. On applaudit beaucoup ce dessein; le major dit que c'était un motif de voyage vraiment digne de louanges; qu'il était étonnant que cela fût si peu commun, et se fit fort d'assurer qu'il n'y avait pas un seul Français en Angleterre poussé par la même raison. Il me pria de passer la journée avec lui. La vigne était la plus importante de ses cultures. Mais le peu qu'il avait de terres arables était tenu selon la singulière coutume de cette province. Il me montra un village appelé Rivesaltes qu'il me dit produire un des plus fameux vins de France; je trouvai au dîner que cette réputation était juste. Retourné le soir à Perpignan, après une journée fort instructive. — 8 milles.

Le 23. — Pris la route de Narbonne. Passé près de Rivesaltes. De la montagne jaillit la plus grande source que j'aie rencontrée. Otterspool et Holywell ne sont auprès que des bulles de savon. Elle fait tourner un moulin dès sa naissance, c'est plutôt une rivière qu'une source. Traversé une plaine unie, dévastée, sans arbres ni maisons ni village pendant un espace considérable; certes le plus vilain pays que j'aie vu en France. Le grain est foulé aux pieds des mules, comme en Espagne. Dîné à Séjeen (Sigean) au Soleil, bonne auberge neuve, où je rencontrai par hasard le marquis de Tressan. Il me dit qu'il fallait que je fusse un singulier original de voyager aussi loin sans autre but que l'agriculture; il n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil; mais il m'approuvait beaucoup et souhaitait d'en pouvoir faire autant.

Les routes sont d'admirables travaux. J'ai passé une tranchée, dans le roc vif qui facilite une descente, elle coûte 90 000 liv. (3 937 l. st.) pour quelques centaines de yards. Les trois lieues et demie de Sigean à Narbonne coûtent 1, 800 000 liv. (78 750 l. st.). On a fait des folies, des sommes énormes ont été employées au nivellement des pentes les plus douces. Les chaussées sont en remblai, avec un mur de soutènement de chaque côté, formant une masse artificielle solide, traversant les vallées à la hauteur de six, sept et huit pieds, et n'ayant pas moins de cinquante pieds de large. Il y a un pont d'une seule arche dont la chaussée est vraiment quelque chose d'admirable; nous n'avons pas en Angleterre l'idée d'une telle route. La circulation n'exigeait cependant pas de semblables efforts, un tiers de la largeur est battu, l'autre sert à peine, il pousse de l'herbe sur le reste. Pendant 36 milles je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi-douzaine de charrettes et quelques bonnes femmes menant leur âne. Pourquoi cette prodigalité? En Languedoc, il est vrai, les corvées n'existent pas; mais il y a de l'injustice à exiger une contribution qui n'en diffère que peu. On procède par tailles, et dans la répartition les terres nobles sont si favorisées, tandis que l'on charge au contraire tellement les terres de roture, que près d'ici 120 arpents dans le premier cas ne payent que 90 livres, alors que 400 autres, qui proportionnellement devraient 300 livres, sont taxées à 1 400 livres. À Narbonne, le canal qui se joint à celui du Languedoc mérite attention; c'est un très bel ouvrage, qui, dit- on, sera terminé le mois prochain. — 36 milles.