Passé la Garonne sur un nouveau pont d'une seule belle arche, en calcaire bleu compacte. Dans toutes les haies, des néfliers, des pruniers, des cerisiers, des érables, servent d'appui à la vigne. Halte à Lauresse, après quoi nous touchons presque aux montagnes, qui ne laissent qu'une étroite vallée, dont la Garonne et la route occupent une partie. Immense quantité de volaille; dans tout ce pays on en sale la plus grande partie et on la conserve dans de la graisse. Nous goûtâmes de la soupe faite avec une cuisse d'oie ainsi conservée, elle était loin d'être aussi mauvaise que je m'y serais attendu.
Les moissons d'ici sont arriérées et trahissent le manque de soleil; il n'y a pas à s'en étonner, car nous suivons depuis longtemps les bords d'une rivière très rapide, et quoique nous soyons encore dans la vallée, nous devons avoir atteint une grande altitude. Les montagnes deviennent de plus en plus intéressantes. Aux yeux d'un homme du nord, elles sont d'une beauté singulière; on sait l'aspect sombre et désolé qu'offrent les nôtres, ici le climat les couvre de verdure, les plus hautes cimes que nous ayons en vue sont boisées; la neige ne se trouve que sur des chaînes plus élevées.
Quitté la Garonne à quelques lieues avant Sirpe (Cierp) où elle reçoit la Neste. La route de Bagnères suit cette rivière dans une étroite vallée, à la naissance de laquelle est bâtie Luchon, terme de notre voyage, qui a été pour moi un des plus agréables que j'aie entrepris: mes compagnons avaient la bonne humeur et le bon sens indispensables aux voyageurs pour retirer d'une telle expédition et plaisir et profit.
Après avoir traversé le royaume et fréquenté pas mal d'auberges françaises, je dirais généralement qu'elles sont, en moyenne, supérieures à celles d'Angleterre sous deux rapports, inférieures sous tout le reste. Nous avons été mieux traités sans aucun doute, pour la nourriture et la boisson que nous ne l'eussions été en allant de Londres aux Highlands d'Écosse, pour le double du prix. Mais si on ne regarde pas à la dépense, on vit mieux en Angleterre. La cuisine ordinaire en France a beaucoup d'avantages; il est vrai que si on n'avertit pas, tout est rôti outre mesure; mais on donne des plats si variés et en tel nombre, que si les uns ne vous conviennent pas, vous en trouverez sûrement d'autres à votre goût. Le dessert d'une auberge de France n'a pas de rival en Angleterre; on ne doit pas non plus mépriser les liqueurs. Si nous avons quelquefois trouvé le vin mauvais, il est en général bien meilleur que le porto de nos hôteliers. Les lits de France surpassent les autres, qui ne sont bons que dans les premiers hôtels. On n'a pas non plus le tracas de voir si les draps sont mis à l'air, sans doute par rapport au climat. Hors cela, le reste fait défaut. Pas de salle à manger particulière, rien qu'une chambre à deux, trois et quatre lits. Vilain ameublement, murs blanchis à la chaux ou papier de différentes sortes dans la même pièce, ou encore tapisseries si vieilles, que ce sont des nids de papillons et d'araignées; un aubergiste anglais jetterait les meubles au feu. Pour table, on vous donne partout une planche sur des tréteaux arrangés de façon si commode, qu'on ne peut étendre ses jambes qu'aux deux extrémités. Les fauteuils de chêne, à siège de jonc, ont le dossier tellement perpendiculaire, que toute idée de se délasser doit être abandonnée. On dirait les portes destinées autant à donner une certaine musique qu'à laisser entrer le monde; le vent siffle à travers leurs fentes, les gonds sont toujours grinçant, il entre autant de pluie que de lumière par les fenêtres; il n'est pas aisé de les ouvrir, une fois fermées; ni une fois ouvertes, aisé de les fermer.
L'inventaire des ustensiles d'une auberge de France ne doit faire mention ni de têtes-de-loup, ni de balais de crin, ni de brosses. De sonnettes, il n'en est pas question, il faut brailler après la fille, qui, lorsqu'elle paraît n'est ni propre ni bien habillée, ni jolie. La cuisine est noire de fumée; le maître est ordinairement aussi cuisinier; moins on voit ce qui s'y fait, plus il est probable que l'on conservera d'appétit, mais ceci n'a rien de particulier à la France. Grande quantité de batterie de cuisine en cuivre, quelquefois mal étamée. La politesse et les attentions envers leurs hôtes semblent rarement aux maîtresses de maison un des devoirs de leur état. — 30 milles.
Le 28. — Après dix jours passés dans le logement que les amis du comte de Larochefoucauld nous ont procuré, il est temps de prendre note de quelques particularités de notre manière de vivre ici. M. Lazowski et moi nous avons occupé deux belles pièces au rez-de- chaussée, ayant chacune un lit, plus une chambre de domestique pour 4 livres (3/6) par jour. Nous sommes si peu habitués en Angleterre à habiter dans nos chambres à coucher que l'on trouve singulier qu'en France on ne se tienne nulle part ailleurs; c'est ce que j'ai vu dans toutes les auberges, c'est ce que fait ici tout le monde sans différence de rangs. Ceci m'est nouveau: notre coutume anglaise est bien plus commode et bien plus agréable. Mais j'attribue cette habitude à l'économie française.
Le lendemain de notre arrivée, je fus présenté à la société Larochefoucauld avec laquelle nous vivons; elle se compose du duc et de la duchesse de Larochefoucauld, fille du duc de Chabot; de son frère, le prince de Laon; de la princesse, fille du duc de Montmorency; du comte de Chabot, autre frère de la duchesse de Larochefoucauld; du marquis d'Aubourval; ce qui, en comptant mes deux compagnons et moi-même, fait un total de neuf convives au dîner et au souper. Un traiteur nous prend 4 livres par tête pour les deux repas, composés: à dîner, de deux services et un dessert; à souper, d'un service et de dessert, le tout bien garni des fruits de saison; on paye le vin à part, 6 sous (3 d.) la bouteille. Ce n'est qu'avec difficulté que le palefrenier du comte a pu trouver une écurie. Le foin ne vaut guère moins de 5 l. st. par tonne; l'avoine est à peu près au même prix en Angleterre, mais moins bonne; la paille est chère et si rare que souvent les chevaux se passent de litière.
Les états de Languedoc font bâtir un grand établissement de bains, contenant des cabinets séparés avec baignoire, une vaste salle commune et deux galeries où l'on peut se promener à l'abri du soleil et de la pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles trous. Les patients sont enfoncés jusqu'au cou dans une eau sulfureuse, bouillante, que l'on croirait destinée, ainsi que la caverne de bêtes sauvages d'où elle sort, à donner plus de maladies qu'elle n'en guérit.
On y a recours pour des éruptions cutanées. La vie y est monotone. Les baigneurs et les buveurs d'eau ne vont à la source que vers cinq heures et demie, six heures du matin, mais mon ami et moi parcourons déjà les montagnes, en admirant les scènes grandioses et sauvages que l'on y rencontre à chaque pas. La région des Pyrénées tout entière est d'une nature et d'un aspect tellement différents de ce que j'avais encore vu, que ces excursions m'intéressent au plus haut point. La culture est d'une grande perfection, surtout en ce qui regarde les prairies arrosées; nous recherchons le paysans qui nous paraissent les plus intelligents et nous nous entretenons longuement avec ceux qui entendent le français, ce que tous ne font pas, car le langage du pays est un mélange de catalan, de provençal et de français. Ceci, avec l'examen des minéraux (sujet pour lequel le duc de Larochefoucauld aime à nous tenir compagnie, étant lui-même très versé dans cette branche de l'histoire naturelle) et la revue des plantes que nous connaissons, nous fait employer très agréablement notre temps. La course du matin achevée, nous revenons nous habiller pour le dîner, à midi et demi, une heure; puis on visite alternativement le salon de madame de Larochefoucauld ou celui de la comtesse de Grandval, les seules dames logées assez grandement pour recevoir toute notre compagnie. Personne n'est exclu; comme le premier soin de tout arrivant est de faire le matin une visite à ceux qui l'ont précédé, que cette visite est rendue, tout le monde se connaît à ces réunions, qui durent jusqu'à ce que la fraîcheur du soir permette de faire une promenade. Il n'est question que de cartes, de tric-trac, d'échecs et quelquefois de musique; mais les cartes dominent: point n'est besoin de dire que je m'absentais souvent de ces assemblées, que je trouve aussi mortellement ennuyeuses en France qu'en Angleterre. Le soir, la compagnie se sépare pour la promenade jusqu'à huit heures et demie, on soupe à neuf; ensuite vient une heure de conversation dans la chambre d'une de ces dames, et c'est le meilleur moment de la journée, car la causerie y est libre, vive et pleine d'abandon; on ne l'interrompt que les jours du courrier, alors le duc reçoit de tels paquets de journaux et de pamphlets que nous devenons tous de sérieux politiques. Tout le monde est couché à onze heures. Dans cet ordre du jour il n'y a rien de plus gênant que l'heure du dîner; c'est une conséquence de ce qu'on ne déjeune pas, car la toilette étant de rigueur, il faut être de retour de toute excursion matinale à midi. Cette seule chose, lorsqu'on s'y tient, suffit à exclure toutes recherches, sauf les plus frivoles. En coupant la journée exactement en deux, on rend impossible toute affaire demandant sept ou huit heures d'attention non interrompue par les soins de la toilette ou des repas, soins que l'on accepte volontiers après de la fatigue ou un travail quelconque. En Angleterre nous nous habillons pour le dîner, et avec raison, le reste du jour étant consacré au loisir, à la conversation, au repos; mais le faire à midi, c'est trop de temps perdu. À quoi est bon un homme en culottes et en bas de soie, le chapeau sous le bras et la tête bien poudrée? — À faire de la botanique dans une prairie arrosée? — À gravir les rochers pour recueillir des échantillons minéralogiques? — À parler fermage avec le paysan et le valet de charrue? — Non, il n'est propre qu'à s'entretenir avec les dames, ce qui certainement en tout pays, mais surtout en France où leur esprit est très éclairé, forme un excellent emploi du temps; seulement on n'en jouit jamais aussi bien qu'après une journée passée à un exercice actif ou à une recherche animée; à quelque chose qui ait élargi la sphère de nos conceptions, ou ajouté au trésor de nos connaissances. Je suis conduit à faire cette remarque, parce que l'habitude de dîner à midi est générale en France, excepté chez les personnes de haut rang à Paris. On ne saurait l'attaquer avec trop de sévérité ni trop de ridicule, parce qu'elle est contraire à toute vue de la science, à tout effort vigoureux, à toute occupation utile.
Vivre, comme je le fais, avec des personnes considérables du royaume, est une excellente occasion pour un voyageur désireux de connaître les coutumes et le caractère d'une nation. J'ai toute raison d'être satisfait de l'expérience, car elle me fait jouir constamment des avantages d'une société libre et polie, dans laquelle prévaut, éminemment, une condescendance invariable, une douceur de caractère, ce que nous appelons en anglais good temper; elles viennent, je le crois au moins, de mille petites particularités sans nom, qui ne sont pas le résultat du caractère personnel des individus, mais apparemment de celui de la nation. Outre les personnes déjà nommées, nous avons encore dans nos réunions: le marquis et la marquise de Hautfort (d'Hautefort); le duc et la duchesse de Ville, la duchesse est une des meilleures personnes que je connaisse; le chevalier de Peyrac; M. l'abbé Bastard; le baron de Serres; la vicomtesse Duhamel; Ies évêques de Croire (Cahors?) et de Montauban; M. de la Marche; le baron de Montagu, célèbre joueur d'échecs; le chevalier de Cheyron et M. de Bellecombe, qui commandait à Pondichéry, et fut pris par les Anglais. Il y a aussi une demi-douzaine de jeunes officiers et trois ou quatre abbés.