Le 13. — Traversé Grisolles: les chaumières sont, les unes bien bâties, mais sans vitres aux fenêtres, les autres sans autre ouverture que la porte. Dîné à Pompinion (Pompignan), au Grand- Soleil, auberge excellente, où le capitaine Plampin, qui nous avait accompagnés, prit congé de nous. Violent orage; j'avais trouvé cette pluie plus forte que ce que je connaissais en Angleterre; mais en nous remettant en route pour Toulouse, je fus immédiatement convaincu qu'il n'en était pas tombé de semblable dans le royaume car la désolation répandue sur la scène, qui nous souriait dans son abondance peu d'heures auparavant, faisant mal à voir.
Partout la détresse; les belles moissons de blé sont tellement couchées, que je doute qu'elles se relèvent jamais, d'autres champs sont si inondés, qu'on ne sait, en les regardant, si l'eau ne les a pas toujours occupés. Les fossés, rapidement comblés par la boue, avaient débordé sur la route et porté du sable et du limon au travers des récoltes.
Traversé les plus beaux champs de blé que l'on puise voir nulle part. L'orage a donc été heureusement partiel. Passé à Saint- Jorry; route superbe, sans surpasser celles du Limousin. Jusqu'aux portes de Toulouse, c'est le désert; on ne rencontre pas plus de monde que si l'on était à cent milles de toute cité. — 31 milles.
Le 14. — Visité la ville, qui est très ancienne et très grande, mais non peuplée à proportion; les édifices sont de briques et de bois, et, par suite, de triste apparence. Toulouse s'est toujours enorgueilli de son goût pour les beaux-arts et la littérature. Son université date de 1215, et ses prétentions font remonter la fameuse Académie des Jeux floraux jusqu'à 1323; elle possède aussi une Académie royale des sciences, et une autre de peinture, sculpture et architecture. L'église des Cordeliers a des caveaux, dans lesquels nous descendîmes, et qui ont la propriété de préserver les cadavres de la corruption; on en montre que l'on dit avoir cinq cents ans.
Si j'avais un caveau bien éclairé, qui conservât l'air et la physionomie, aussi bien que la chair et les os, j'aimerais à y voir tous mes ancêtres, et ce désir serait, je le suppose, proportionné, à leur mérite et à leur renommée; mais la tombe ordinaire, avec sa voracité, est préférable à celle-ci qui conserve des difformités cadavéreuses et perpétue la mort. Toulouse n'est pas sans objet plus intéressants que des églises et des académies: il y a le nouveau quai, les moulins à blé et le canal de Brienne. Le quai est très long, bel ouvrage sous tous les rapports; les maisons qu'on doit bâtir seront régulières comme celles qui existent déjà, d'un style massif et sans élégance. Le canal de Brienne, ainsi appelé du nom de l'archevêque de Toulouse, depuis premier ministre et cardinal, a été destiné à joindre à Toulouse la Garonne et le canal de Languedoc, qui se réunissent à deux milles de cette ville. La nécessité de cette jonction vient de ce que la navigation est impossible dans la ville, à cause des barrages établis pour les moulins à blé. Il communique au fleuve par une voûte qui passe sous le quai; une écluse le met de niveau avec le canal de Languedoc. Sa largeur permet à plusieurs barges de passer de front. Ces entreprises ont été bien conçues, et leur exécution est vraiment magnifique; mais la magnificence surpasse le besoin; tandis que le canal de Languedoc est très animé, celui de Brienne est un désert.
Nous vîmes, entre autres choses à Toulouse, la maison de M. du Barry, frère du mari de la célèbre comtesse. Grâce à certaines manoeuvres qui prêteraient à l'anecdote, il parvint à la tirer de l'obscurité, puis à la marier avec son frère, et en fin de compte à se faire par elle une assez jolie fortune. Au premier étage se trouve l'appartement principal, composé de sept à huit pièces, tapissé et meublé avec un tel luxe, qu'un amant enthousiaste disposant des finances d'un royaume, pourrait à grand'peine répéter sur une échelle un peu large ce qui se trouve ici en proportion modérée. Pour qui aime la dorure il y en a à satiété, tellement que pour un Anglais cela paraîtrait trop brillant. Mais les glaces sont belles et en grand nombre. Salon très élégant (toujours à l'exception des dorures); j'ai remarqué un arrangement d'un effet très agréable: c'est un miroir devant les cheminées, au lieu des différents écrans dont on se sert en Angleterre; il glisse en avant et en arrière dans le mur. Il y a un portrait de madame du Barry, qui passe pour ressemblant; si vraiment il l'est, on pardonne les folies faites par un roi pour l'écrin d'une telle beauté! Quant au jardin, il est au-dessous de tout mépris, si ce n'est comme exemple des efforts où peut entraîner l'extravagance: dans l'espace d'un acre sont entassées des collines en terre, des montagnes de carton, des rochers de toile; des abbés, des vaches et des bergères, des moutons de plomb, des singes et des paysans, des ânes et des autels en pierre; de belles dames et des forgerons, des perroquets et des amants en bois; des moulins à vent, des chaumières, des boutiques et des villages, tout, excepté la nature.
Le 15. — Rencontré des montagnards qui me rappelèrent ceux d'Écosse; je les avais vus pour la première fois à Montauban, ils portent des bonnets ronds et plats et de larges culottes: «La cornemuse, les bonnets bleus, le gruau d'avoine, se trouvent tout aussi bien, dit Sir James Stuart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe que dans le Lochaber.» Beaucoup de femmes ici vont sans bas; j'en ai rencontré revenant du marché avec leurs souliers dans leurs paniers.[3] La vue des Pyrénées est si nette, on distingue si bien les contrastes de lumière et d'ombre sur la neige que l'on serait tenté de réduire à quinze les soixante milles qui nous en séparent. — 30 milles.
Le 16. — À partir de Toulouse nous avons vu, de l'autre côté de la Garonne, une rangée de hauteurs qui a pris hier de plus en plus de régularité; ce sont, sans aucun doute, les ramifications les plus lointaines des Pyrénées, qui s'étendent dans cette immense vallée jusqu'à Toulouse, mais pas plus loin. On s'approche des montagnes, la culture couvre les étages inférieurs, le reste semble être boisé; chemins toujours mauvais. Rencontré plusieurs charrettes, toutes chargées de deux pièces de vin posées tout à fait à l'arrière sur le train: comme les roues de derrière sont beaucoup plus hautes que celles de devant, on voit que ces montagnards ont plus de bon sens que John Bull. Les roues sont toutes cerclées en bois.
Ici, pour la première fois, j'ai vu des festons de vignes, courant d'arbre en arbre dans des rangées d'érables; on les conduit au moyen de liens de ronces, de sarments ou d'osier. Elles donnent beaucoup de raisins, mais le vin en est mauvais. Traversé Saint- Martino (St-Martory), puis un village composé de maisons bien bâties, sans une seule vitre. — 30 milles.
Le 17. — Saint-Gaudens est une ville en train de s'embellir: beaucoup de maisons neuves, avec quelque chose de plus que du confort. Vue extraordinaire de Saint-Bertrand; on arrive tout d'un coup sur une vallée assez enfoncée pour que l'oeil n'en perde ni un buisson, ni un arbre; la ville se presse sur une éminence autour de sa grande cathédrale: on l'eût bâtie tout exprès pour rehausser le pittoresque du paysage, qu'on ne l'eût su mieux placer. Les montagnes s'élèvent orgueilleusement tout autour, faisant un cadre rustique à ce délicieux petit tableau.