La vue de Brives, prise des hauteurs, est si attrayante, que l'on s'attend à trouver une charmante petite ville; l'animation des alentours confirme cet espoir; mais en entrant le contraste est tel, qu'il vous en dégoûte entièrement. Les rues étroites, mal bâties, tortueuses, sales, puantes, empêchent le soleil et presque l'air de pénétrer dans les habitations; il faut en excepter quelques-unes sur la promenade. — 34 milles.
Le 9. — Nous entrons dans une nouvelle province, le Quercy, partie de la Guyenne; elle n'est pas, à beaucoup près, si belle que le Limousin, mais en revanche, elle est beaucoup mieux cultivée, grâce au maïs qui y fait merveilles. Passé devant Noailles; sur le sommet d'une haute colline, on voit le château du duc de ce nom. Nous avons quitté le granit pour le calcaire, et perdu du même coup les châtaigniers.
En descendant à Souillac, on jouit d'une vue qui doit plaire à tout le monde: c'est une échappée sur un délicieux petit vallon, encaissé entre des collines très abruptes; de sauvages montagnes font ressortir la beauté de la plaine couverte de cultures, ombragée çà et là de noyers. Rien ne semble pouvoir surpasser l'exubérance de ce fonds.
Souillac est une petite ville florissante, qui compte quelques gros négociants. Par la Dordogne, rivière navigable huit mois de l'année, on reçoit du merrain d'Auvergne qu'on exporte à Bordeaux et Libourne, ainsi que du vin, du blé et du bétail; on importe du sel en grande quantité. Impossible pour une imagination anglaise de se figurer les animaux qui nous servirent à l'hôtel du Chapeau- rouge: des êtres appelés femmes par la courtoisie des habitants de Souillac, en réalité des tas de fumier ambulants. Mais ce serait en vain qu'on chercherait en France une servante d'auberge proprement mise. — 34 milles. Le 10. — Passé la Dordogne sur un bac, parfaitement arrangé aux deux extrémités pour l'entrée et la sortie des chevaux, sans qu'on soit obligé, comme en Angleterre, de les battre outrageusement pour les décider à y sauter: le contraste des prix n'est pas moindre; pour un whisky anglais, un cabriolet français, un cheval de selle et six personnes, nous ne payâmes que 50 sous (2/1). En Angleterre, sur ces exécrables bacs, j'ai payé une demi-couronne par roue, et au grand risque de rompre les jambes des chevaux. La rivière coule dans une vallée très profonde entre deux rangs de collines élevées: la vue qui s'étend loin, rencontre partout des villages ou des habitations isolées; l'apparence d'une nombreuse population. Les châtaigniers viennent ici sur le calcaire, contrairement à la maxime limousine.
Passé Payrac, rencontré beaucoup de mendiants, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Partout le pays, filles et femmes n'ont ni bas, ni souliers; les hommes à la charrue n'ont ni sabots, ni bas à leurs pieds. Cette pauvreté frappe à sa racine la prospérité nationale, la consommation du pauvre étant d'une bien autre importance que celle du riche: la richesse d'un peuple consiste dans la circulation intérieure et sa propre consommation; on doit donc regarder comme un mal des plus funestes, que les produits des manufactures de lainage et de cuir soient hors de la portée des classes pauvres. Cela nous rappelle la misère de l'Irlande. Traversé Pont-de-Rodez et gagné un terrain élevé, d'où nous jouissons d'un immense panorama de chaînes de montagnes, de collines, de pentes douces, de vallées, s'échelonnant l'une derrière l'autre dans toutes les directions; peu de bois, mais de nombreux arbres disséminés. On embrasse distinctement au moins quarante milles, sur lesquels pas un acre n'est de niveau; le soleil, sur le point de se coucher, en éclairait une partie et montrait un grand nombre de villages et de fermes éparses. Les monts d'Auvergne, à une distance de cent milles, ajoutaient à l'effet.
Passé près de plusieurs chaumières, fort bien bâties en pierre et couvertes en tuiles ou ardoises, cependant sans vitres aux fenêtres: y a-t-il apparence qu'un pays soit florissant quand la préoccupation principale est d'éviter la consommation des objets manufacturés? Un autre signe de misère que je remarque, pendant tout le chemin, depuis Calais jusqu'ici, ce sont ces femmes qui vont ramasser dans leur tablier de l'herbe pour leurs vaches. — 30 milles.
Le 11. — Vu pour la première fois les Pyrénées, à la distance de 150 milles. — Pour moi qui n'avais aperçu de montagnes qu'à 60 ou 70 milles au plus, j'entends celles de Wicklow, au sortir d'Holyhead, le coup d'oeil était intéressant. L'oeil, en quête de nouveaux objets, finissait toujours par se reposer là. Leur grandeur, leurs cimes neigeuses, les deux royaumes qu'elles partagent, le but de notre voyage que nous savions y trouver, rendent bon compte de cet effet. Vers Cahors, le pays change et prend un aspect sauvage; cependant partout on voit des maisons, et un tiers des terres est en vignes.
Ville laide; les rues ne sont ni larges ni droites; la nouvelle route est une amélioration. Le principal objet du commerce d'ici sont les vins et les eaux-de-vie. Le vrai vin de Cahors, dont la réputation est grande, provient d'une suite d'enclos très rocailleux, situés sur une chaîne de collines en plein sud; on l'appelle vin de Grave, parce qu'il vient sur un sol de gravier. Dans les années d'abondance, le prix du bon vin ici ne dépasse pas le prix du fût; l'année dernière, il se vendait 10/6 la barrique, ou 8 d. la douzaine. On nous en servit, aux Trois-Rois, de trois à dix ans; ce dernier à raison de 30 sous (2/3) la barrique; excellent, généreux, montant, sans être capiteux, et, à mon goût, bien meilleur que nos Porto. Il me plut tellement que j'établis une correspondance avec M. Andoury, l'aubergiste.[2] La chaleur de ce pays suffit à la production de ce vin très fort. Voici le jour le plus brûlant que nous ayons encore eu.
Après Cahors la montagne s'élève si brusquement qu'on la croirait près de culbuter dans la ville. Les feuilles de noyers ont été noircies par les gelées d'il y a quinze jours. En questionnant, j'ai appris que les mois de printemps sont sujets à ces gelées, et, quoique les seigles en soient quelquefois brûlés, on connaît à peine la rouille du froment; preuve décisive contre la théorie qui fait des gelées la cause de ce fléau. Il est rare qu'il tombe de la neige. Couché à Ventillac. — 22 milles.
Le 12. — Par leur forme et leur couleur, les maisons des paysans ajoutent à la beauté de la campagne: elles sont carrées, blanches, ont des toits presque plats, et peu de fenêtres. Les paysans sont pour la plupart propriétaires. Le tableau immense des Pyrénées se déploie devant nous dans des proportions d'étendue et de hauteur vraiment sublimes: près de Perges, la vue d'une riche vallée, qui semble s'étendre jusqu'au pied des montagnes, est une scène splendide; on ne voit qu'une vaste nappe de culture, parsemée de ces maisons blanches si bien bâties; l'oeil se perd dans une vapeur qui s'arrête au pied de la magnifique chaîne, dont les sommets, couverts de neige, se découpent de la façon la plus hardie. Le chemin de Caussade est bordé de six rangées d'arbres, dont deux de mûriers, les premiers que j'aie vus. Ainsi nous avons donc presque atteint les Pyrénées avant de rencontrer une culture que quelques-uns voudraient introduire en Angleterre! Le fond de la vallée est tout à fait plat; la route est bien construite, et faite principalement de gravier. Montauban est une ville ancienne mais non pas mal bâtie. Il y a de belles maisons, bien qu'elles ne forment pas de belles rues. On la dit populeuse; le mouvement qui y règne en est la preuve. La cathédrale est moderne, d'une assez bonne construction, mais lourde. Le collège, le séminaire, l'évêché et le palais du premier président de la Cour des Aides sont de beaux édifices; ce dernier est grand, avec une entrée trop fastueuse. Promenade bien située, sur le plus haut des remparts, embrassant cette admirable vallée, ou plutôt cette plaine, une des plus riches de l'Europe, bornée d'un côté par la mer, de l'autre par les Pyrénées, dont les masses sublimes, amoncelées les unes sur les autres et couvertes de neige, déploient une étonnante variété d'ombres et de lumières, naissant de leurs formes abruptes et de l'immensité de leurs proportions. Cet amphithéâtre, de cent milles de diamètre, a la majesté de l'Océan, l'oeil s'y perd: horizon presque infini de cultures; ensemble animé et confus de parties infiniment variées, se fondant par degrés dans la lointaine obscurité, d'où sort l'imposant chaos des Pyrénées, dont les cimes argentées s'élèvent par delà les nuages. J'ai rencontré à Montauban le capitaine Plampin, de la marine royale; il était avec le major Crew, qui vit avec sa famille dans une maison qu'il a achetée ici. Il nous en fit courtoisement les honneurs; elle est délicieusement placée, à la sortie de la ville, devant un très beau paysage; leur obligeance m'éclaira sur certains points, dont leur résidence ici les faisait bons juges. La vie est à bon marché; on nous nomma une famille, dont on supposait le revenu de 1 500 louis par an, et qui vivait sur le pied de 5 000 l. st. en Angleterre. La cherté et le bon marché relatifs des différents pays est un sujet de considérable importance, mais d'une analyse difficile. Comme, à mon avis, les Anglais sont beaucoup plus avancés que les Français dans les arts usuels et les manufactures, l'Angleterre doit être le pays où il fait le moins cher vivre. Ce que nous observons ici, c'est l'habitude de moins dépenser; chose, très différente. — 30 milles.