Le long de notre route vers Limoges, nous avons rencontré un second lac artificiel entre deux collines; puis des hauteurs plus sauvages coupées de jolis vallons; un autre lac plus beau que le précédent, avec une belle ceinture de bois; nous avons ensuite passé une montagne revêtue d'un taillis de châtaigniers, d'où se découvrait un horizon comme je n'en avais pas encore vu, soit en France, soit en Angleterre, très accidenté, tout couvert de forêts, et bordé de montagnes éloignées. Pas une trace d'habitation humaine; ni village, ni maison, ni hutte, pas même une fumée indiquant la présence de l'homme; scène vraiment américaine, où il ne manquait que le tomahawk du sauvage. Halte à une exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous projetions de passer la nuit; mais, après examen, les apparences furent jugées si repoussantes, et il nous vint de la cuisine un rapport si misérable, que nous reprîmes le chemin de Limoges. La route, pendant tout ce trajet, est vraiment superbe, bien au delà de ce que j'ai vu en France ou autre part. — 44 milles.
Le 6. — Visité Limoges et ses manufactures. C'était certainement une station romaine, et il y reste encore quelques traces de son antiquité. Elle est mal bâtie, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons hautes et d'un aspect désagréable; les gros murs sont en granit ou en bois, revêtus avec des lattes et du plâtre, ce qui épargne la chaux article très cher ici, car on l'amène de douze lieues de distance; toits garnis de tuiles, très avancés et presque plats; preuve certaine que nous sommes hors de la région des neiges.
Le plus bel édifice public est une fontaine dont l'eau, amenée de trois quarts de lieue par un aqueduc voûté, passe à soixante pieds sous un rocher pour arriver à l'endroit le plus élevé de la ville, d'où elle tombe dans un bassin de quinze pieds de diamètre, taillé dans un seul bloc de granit; de là elle se rend dans des réservoirs garnis d'écluses, que l'on ouvre pour l'arrosage des rues ou en cas d'incendie.
L'antique cathédrale est en pierre; on y voit des arabesques sculptées avec autant de légèreté, de délicatesse, d'élégance, que ce que fait l'orgueil des maisons modernes décorées dans le même style.
L'archevêque actuel s'est bâti un grand et beau palais, et son jardin est la chose la plus remarquable de Limoges, car il domine un paysage dont la beauté a peu d'égales; ce serait perdre son temps d'en donner d'autre description que juste ce qu'il faut pour engager les autres voyageurs à le voir. La rivière serpente dans une vallée entourée de coteaux, qui présentent l'assemblage le plus animé et le plus riant de villas, de fermes, de vignes, de prairies en pente, de châtaigneraies, s'harmonisant avec un tel bonheur, qu'il en résulte un spectacle vraiment délicieux. Cet évêque est un ami de la famille du comte de Larochefoucauld; il nous invita à dîner et nous reçut largement.
Lord Macartney, amené en France après la prise des Grenadines, passa quelque temps avec lui: il y eut un exemple de politesse française à l'égard de Sa Seigneurie, qui montre l'urbanité de ce peuple: l'ordre était venu de la Cour de chanter le Te Deum, juste le jour où lord Macartney devait arriver. Sentant ce que des démonstrations de joie publique, pour une victoire qui avait enlevé sa liberté à cet hôte distingué, auraient de pénible pour lui, l'évêque proposa à l'intendant de remettre la cérémonie à quelques jours plus tard, afin qu'elle ne le surprît point à l'improviste; ce que fut convenu, et fait ensuite de manière à montrer autant d'attention pour les sentiments de lord Macartney que pour les leurs propres. L'évêque me dit que lord Macartney parlait mieux français qu'il ne l'aurait cru possible à un étranger, s'il ne l'avait entendu; mieux que beaucoup de Français bien élevés.
La place d'intendant ici a été illustrée par un ami de l'humanité, Turgot, dont la réputation, bien gagnée dans cette province, le fit mettre à la tête des finances du royaume, comme on le peut voir dans son intéressante biographie, écrite par le marquis de Condorcet avec autant d'exactitude que d'élégance. La renommée laissée ici par Turgot est considérable. Les magnifiques chemins que nous avons suivis, si fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en France, comptent parmi ses bonnes oeuvres; on leur doit bien ce nom, car il n'y employa pas les corvées. Le même patriote éminent a fondé une société d'agriculture; mais dans cette direction, où les efforts de la France ont presque toujours été malheureux, il n'a rien pu faire, des abus trop enracinés lui barraient le chemin. Comme dans les autres sociétés, on s'assemble, on fait la conversation, on offre des prix et on publie des sottises. Il n'y a pas grand mal à cela; le peuple, ne sachant pas lire, est bien loin de consulter les mémoires qu'on écrit. Il peut voir cependant, et si une ferme lui était présentée digne d'être imitée, il pourrait apprendre. Je demandai, entre autres choses, si les membres de cette société avaient des terres, d'où l'on pût juger s'ils connaissaient eux-mêmes ce dont ils parlaient; on m'en assura, cependant la conversation m'éclaira bientôt là-dessus. Ils ont des métairies autour de leurs maisons de campagne, et se considèrent comme faisant valoir, se faisant justement un mérite de ce qui est la malédiction et la ruine du pays. Dans toutes mes conversations sur l'agriculture depuis Orléans, je n'ai pas trouvé une personne qui sentît le mal dérivant de ce mode de fermage.
Le 7. — Les châtaigneraies cessent une lieue avant Pierre- Buffière, parce que, dit-on, le sol est un granit très dur; on ajoute aussi à Limoges que sur ce granit il ne vient ni vignes, ni blé, ni châtaignes, bien que ces plantes prospèrent quand il se désagrège; il est vrai que le granit et les châtaignes nous apparurent à la fois à notre entrée dans le Limousin. La route est incomparable, et ressemble plutôt aux allées bien tenues d'un jardin qu'à un grand chemin ordinaire. Vu pour la première fois de vieilles tours; elles semblent nombreuses dans ce pays. — 33 milles.
Le 8. — Spectacle extraordinaire pour l'oeil d'un Anglais: plusieurs bâtiments, trop bien construits pour mériter le nom de chaumières, n'ont pas une vitre. À quelques milles sur la droite se trouve Pompadour, haras royal; il y a des chevaux de toutes races, mais principalement des arabes, des turcs et des anglais. Il y a trois ans, on importa quatre étalons arabes coûtant soixante-douze mille livres (3 149 L.). Le prix d'une saillie n'est que de trois livres, au bénéfice du palefrenier; les propriétaires peuvent vendre leurs poulains comme ils l'entendent, mais lorsque ceux-ci atteignent la taille voulue, les officiers du roi jouissent d'un privilège, pourvu qu'ils donnent le prix offert par d'autres. On ne monte pas ces chevaux avant six ans. Ils pâturent tout le jour; la nuit on les renferme par crainte des loups, une des grandes plaies du pays. Un cheval de six ans, haut de quatre pieds six pouces, se vend soixante-dix liv. st.; on a offert quinze liv. st. d'un poulain d'un an. Passé Uzarche; dîné à Douzenac; entre cet endroit et Brives, rencontré le premier champ de maïs ou blé de Turquie.
La beauté du pays, dans les 34 milles qui séparent Saint-Georges de Brives, est si variée, et sous tous les rapports si frappante et de tant d'intérêt, que je n'entreprendrai pas une description minutieuse; je remarquerai seulement, d'une manière générale, que je doute qu'il y ait en Angleterre ou en Irlande quelque chose de comparable. Ce n'est pas que, dans le Royaume-Uni, une belle vue ne rompe çà et là l'uniformité ennuyeuse de tout un district, et ne récompense le voyageur; mais il n'y a pas cette rapide succession de paysages, dont bon nombre seraient fameux en Angleterre par la foule de curieux qu'ils attireraient. Le pays est tout en collines et en vallées; les collines sont très hautes, elles seraient chez nous des montagnes si elles étaient désertes et revêtues de bruyères; la culture, qui s'étend jusqu'au sommet, les amoindrit à l'oeil. Leurs formes sont très variées: elles se renflent en dômes superbes; elles se dressent en masses abruptes, enserrant des gorges profondes (glens); elles s'étendent en amphithéâtres de cultures que l'oeil suit de gradin en gradin; à de certains endroits se trouvent amoncelées mille et mille inégalités de terrain; dans d'autres, la vue se repose sur des tableaux de la plus douce verdure. Ajoutez à ceci le riche vêtement de châtaigneraies que la main prodigue de la nature a jeté sur les pentes. Soit que les vallées ouvrent leur sein verdoyant pour que le soleil y fasse resplendir les rivières qui s'y reposent, soit qu'elles se resserrent en sombres gorges, livrant à peine passage aux eaux qui roulent sur leurs lits de rochers, éblouissant l'oeil de l'éclat des cascades, toujours le paysage est rempli d'intérêt et de caractère. Des vues, d'une beauté singulière, nous rivaient au sol; celle de la ville d'Uzarche, couvrant une montagne conique surgissant du milieu d'un amphithéâtre de forêts, les pieds baignés par une magnifique rivière, n'a point d'égale en son genre. Derry (Irlande) y ressemble, mais les traits les plus beaux lui manquent. De la ville elle-même, et un peu après l'avoir passée, on jouit de délicieuses scènes formées par les eaux. À la descente de Douzenac, on a également un horizon immense et magnifique. Il faut y joindre le plus beau chemin du monde, parfaitement construit, parfaitement tenu: on n'y voit pas plus de poussière, de sable, de pierres, d'inégalités que dans l'allée d'un jardin; solide, uni, formé de granit broyé, tracé toujours tellement de façon à dominer le paysage, que si l'ingénieur n'avait pas eu d'autre but, il ne l'eût pas fait avec un goût plus accompli.