Une observation générale que je puis faire sur les deux cent soixante-dix milles qui séparent Bagnères-de-Luchon d'Auch, c'est que tout, à quelques exceptions près, est enclos, et que les fermes sont dispersées ça et là, au lieu d'être groupées en villes comme dans beaucoup d'autres provinces françaises. Je n'ai presque pas rencontré de châteaux modernes; en général, ils sont d'une rareté surprenante. Je n'ai pas vu non plus de voiture de maître, pas un cavalier qui semblât un gentilhomme en train de faire des visites à ses voisins. En somme, pas de noblesse. À Auch, mes amis se trouvaient au rendez-vous, prêts à partir pour Paris. La ville n'a presque ni industrie, ni commerce; elle ne se nourrit que des revenus de la campagne. Il y a beaucoup de nobles dans la province, mais trop pauvres pour vivre ici: si pauvres en vérité, que quelques-uns d'entre eux labourent leurs champs eux-mêmes; il pourrait bien se faire qu'ils soient pour la société des membres plus estimables que les sots et les fripons qui les tournent en ridicule. — 31 milles.

Le 20. — Fleuran (Fleurance); on y trouve de belles maisons. Contrée populeuse jusqu'à La Tour (Lectoure), évêché dont nous avons laissé le titulaire à Bagnères-de-Luchon. Situation pittoresque à l'extrémité d'une rangée de collines. — 20 milles.

Le 22, — Par Leyrac, à travers une campagne très belle, nous arrivons à la Garonne, qu'un bac nous fait traverser. La rivière a un quart de mille de large et paraît animée par le commerce. Un grand chaland passait chargé de cages à volaille. La consommation de la grande ville de Bordeaux se fait sentir aussi loin que la rivière est navigable. Cette riche vallée se continue parfaitement cultivée jusqu'à Agen; mais elle n'a plus la beauté des environs de La Tour.

Si de nouvelles constructions sont un indice sûr de l'état florissant d'une ville, Agen prospère. L'évêque s'est bâti un superbe palais dont le centre est de bon goût; le raccordement avec les ailes est moins heureux. — 23 milles.

Le 23. — La route d'Aiguillon suit une vallée riche et de bonne culture; beaucoup de chanvre, toutes les paysannes y sont employées. Beaucoup de fermes propres et bien bâties sur de petites propriétés; tout le pays est très peuplé. Vu le château du duc d'Aiguillon, dont la situation dans la ville n'est pas selon nos idées rurales, mais en France une ville est l'accessoire obligé d'un château; il en était ainsi autrefois dans la plus grande partie de l'Europe; il semblait résulter du pacte féodal que le grand seigneur garderait ses esclaves le plus possible à sa portée, comme on bâtit ses écuries près de la maison. Cet édifice, qui est considérable, a été bâti par le duc actuel; il le commença, il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il resta exilé ici pendant huit ans. Grâce à ce bannissement, l'édifice s'éleva majestueusement; le corps de bâtiment fut fait, et les ailes détachées presque achevées. Mais à peine eut-on révoqué la sentence que le duc courut à Paris, d'où il n'est pas revenu depuis; en conséquence, tout est arrêté. C'est ainsi que l'exil seul force la noblesse de France à ce que les Anglais font par plaisir: résider sur leurs domaines et les embellir. Une grande magnificence, c'est la construction d'un théâtre élégant et spacieux, qui remplit une des ailes. L'orchestre contient vingt- quatre musiciens payés et défrayés de tout par le duc, quand il est ici. Ce luxe agréable et de bon goût, à portée des grandes fortunes, est général en Europe, l'Angleterre exceptée; les grands propriétaires y préfèrent des chevaux et des chiens à tous les plaisirs qu'on peut retirer du théâtre. Tonnance (Tonneins.) — 25 milles.

Le 24. — Quantité de belles maisons de plaisance, nouvellement bâties, bien construites et accompagnées de jardins, de plantations, etc., etc.; autant d'effets de la richesse de Bordeaux. Le peuple d'ici, comme le Français en général, mange peu de viande; à Leyrac, on ne tue que cinq boeufs par an; dans une ville anglaise de même importance, il en faudrait deux ou trois par semaine. La vue est superbe du côté de Bordeaux pendant plusieurs lieues; on découvre la rivière en cinq ou six endroits. Gagné Langon et bu de son excellent vin blanc. — 32 milles.

Le 25. — Traversé Barsac, fameux aussi par ses vins. On laboure maintenant avec les boeufs entre les rangées de ceps, opération qui suggéra à Jethro Tull l'idée de sarcler les blés avec la houe à cheval. Population dense et nombreuses villas pendant tout le chemin. À Castres la campagne devient plate et sans intérêt. Arrivé à Bordeaux, à travers un village continuel. — 30 milles.

Le 26 — Malgré tout ce que j'avais lu et entendu sur le commerce, la richesse et la magnificence de cette ville, mon attente fut grandement surpassée. Paris n'y répondit en rien, car on ne saurait le comparer à Londres; mais il ne faut pas mettre Liverpool en parallèle avec Bordeaux. La chose principale, que l'on m'avait le plus vantée, est ce qui m'a frappé le moins: je veux dire le quai, remarquable seulement par sa longueur et l'activité dont il est le théâtre, choses que l'étranger n'apprécie guère, si la beauté y fait faute. Les maisons qui le bordent sont régulières, sans grandeur ni élégance. C'est une berge boueuse, glissante, sans pavés par intervalles, embarrassée de tas de boue et de pierres; on y amarre les alléges servant à charger et décharger les navires, qui ne peuvent s'approcher de ce qui devrait être un quai. On y trouve toute la saleté et les ennuis du commerce sans l'ordre, l'arrangement, la grandeur d'un beau port. Barcelone est unique à cet égard. En m'avançant jusqu'à blâmer les bâtiments qui bordent la rivière, il ne faut pas supposer que ce soit le tout; la demi-lune placée sur la même ligne est bien mieux. La place royale, avec une statue de Louis XV au centre, est très belle; les maisons qui l'encadrent ont de la régularité et un grand air. Mais le quartier du Chapeau-Rouge est réellement magnifique, composé de beaux hôtels construits, comme le reste de la ville, en pierre de taille blanche. Il confine au Château-Trompette, qui occupe près d'un demi-mille du rivage. Ce fort a été acheté au roi par une compagnie de spéculateurs, qui l'abattent dans l'intention d'y tracer une place et plusieurs rues avec dix-huit cents maisons. J'ai vu les plans, et si on les exécute, ce sera le plus beau développement qu'ait reçu aucune ville en Europe. La peur que le roi ne revienne sur son marché a fait suspendre ce grand travail.

Le théâtre, bâti il y a environ dix ou douze ans, est de beaucoup le plus magnifique de France. Je n'ai rien vu qui en approche. Cet édifice est isolé et couvre un espace de trois cent six pieds sur cent soixante-cinq; un portique de douze colonnes corinthiennes occupe la façade principale tout entière. De ce portique on se rend, par un superbe vestibule, non seulement aux différentes parties du théâtre, mais encore à une salle de concert ovale, fort élégante, et à des salons de promenade et de rafraîchissement. Le théâtre lui-même est de grande dimension et forme uni segment d'ellipse. La troupe pour la comédie, la tragédie, l'opéra, le ballet, l'orchestre, etc., donne une idée de la richesse et du luxe de cette ville. On m'a assuré qu'il a été payé de 30 à 50 louis par soirée à une actrice favorite de Paris. Larrive, le premier tragédien de la capitale, est maintenant ici à raison de 500 livres (21 l. st 12 sch. 6 p.) par soirée, plus deux bénéfices. Dauberval, le danseur, et sa femme (mademoiselle Théodore, de Londres) sont engagés comme maître de ballet et première danseuse, aux appointements de 28 000 livres (1, 225 l. st.); on joue tous les jours, sans excepter le dimanche, comme partout en France. La vie des négociants ici est très somptueuse. Leurs maisons d'habitation et leurs magasins sont sur un grand pied. Grands dîners, souvent servis en vaisselle plate; le pis est un gros jeu, et la chronique scandaleuse parle de commerçants comme entretenant ces dames du chant et de la danse, à un taux fort dangereux pour leur crédit. Ce théâtre, qui fait tant d'honneur au goût de Bordeaux pour les plaisirs, fut élevé à ses frais, moyennant 270 000 livres.

Le nouveau moulin à farine et qui marche par les marées, qu'une compagnie vient de construire, mérite d'être visité. Un grand canal creusé sous le bâtiment et revêtu de murs en pierres de taille, de quatre pieds d'épaisseur, reçoit la marée montante et la jette sur les roues; de là d'autres canaux également soignés la mènent à un réservoir d'où, en s'écoulant aux reflux, elle produit encore du mouvement. Trois de ces canaux passent sous le bâtiment, qui contient vingt-quatre paires de meules. Ces travaux sont admirablement exécutés pour la solidité et la durée. On estime la dépense à huit millions de livres (350 000 l. st); je ne saurais croire que l'on aventurât ainsi une pareille somme. De combien une à machine à vapeur, pour faire le même ouvrage, eût été plus économique, c'est ce que je ne rechercherai pas; mais je craindrais que les moulins ordinaires de la Garonne, qui n'exigent pas de si énormes dépenses pour marcher, n'arrivent, par le cours habituel des choses, à ruiner la compagnie.