Les constructions s'élevant dans tous les quartiers de la ville indiquent sa prospérité à ne pouvoir s'y méprendre. Dans les faubourgs on fait de nouvelles rues, d'autres sont déjà tracées et en partie bâties. Elles se composent en général de petites ou de médiocres habitations, pour les commerçants de classe inférieure. Toutes sont en pierre blanche, et, une fois finies, ajoutent beaucoup à la beauté de la ville. Je me suis enquis de la date de ces nouvelles rues: elles ne remontent pas à plus de quatre ou cinq ans, c'est-à-dire à la paix; et de la couleur de la pierre des constructions immédiatement antérieures, on voit que cette activité avait cessé pendant la guerre. Depuis la paix elle est plus grande que jamais. Quelle satire du gouvernement des deux royaumes, de permettre que dans l'un les préjugés des manufacturiers et des marchands, dans l'autre la politique double d'une cour ambitieuse, précipitent les deux nations dans des guerres éternelles qui arrêtent tous les travaux utiles et répandent la désolation la où les efforts privés tendaient à appeler le bonheur. Les loyers qui s'élèvent tous les jours, comme ils l'ont fait beaucoup depuis la paix, malgré les constructions en train de se faire ou achevées, se joignent à la hausse des denrées; on se plaint qu'en dix ans la vie a augmenté de 30 %. Il n'y a pas de preuve plus frappante de progrès en prospérité.
Le traité de commerce avec l'Angleterre était un sujet trop intéressant pour ne pas attirer notre attention; nous posâmes les questions nécessaires. On le regarde ici d'une bien autre façon qu'à Abbeville et à Rouen: pour les Bordelais, c'est une sage mesure également profitable aux deux pays. Nous n'insisterons pas ici sur le commerce de cette ville.
On alla deux fois voir Larrive remplir ses deux rôles principaux du prince Noir, dans Pierre le Cruel, de M. du Belloy, et de Philoctète; il me donna une très haute idée du Théâtre-Français. Excellents hôtels, entre autres l'hôtel d'Angleterre et celui du Prince des Asturies; nous trouvâmes à ce dernier tout ce que l'on peut souhaiter, mais avec des contrastes que l'on ne saurait trop condamner: ainsi nous avions un appartement très élégant, on nous servait en vaisselle plate; mais les lieux d'aisance étaient le même temple d'abomination que l'on eut trouvé dans les boues d'un village.
Le 28. — Quitté Bordeaux; traversé la rivière sur un bac qui emploie vingt-neuf hommes et quinze bateaux; on l'afferme 18 000 l. par an (787 l. st.). La Garonne offre un beau coup d'oeil, elle est deux fois aussi large que la Tamise à Londres; le nombre de grands vaisseaux qui y sont ancrés en fait, je suppose, le plus riche tableau maritime dont la France puisse se vanter. Nous gagnons la Dordogne, fort belle rivière encore, quoique très inférieure à la Garonne; nous la passons sur un bac affermé 6.000 liv. Gagné Cavignac. — 20 milles.
Le 29. — Barbezieux, au milieu d'une belle campagne variée d'aspect et boisée; le marquisat, ainsi que le château, appartient au duc de Larochefoucauld, que nous y avons rencontré; il le tient du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Dans les trente-sept milles compris entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, par conséquent au milieu des marchés les plus importants de la France, il est incroyable que l'on rencontre autant de terres incultes; c'est ce qui m'a frappé le plus dans cette excursion. Beaucoup de ces terrains appartenaient au prince de Soubise, qui n'en voulait rien céder. Il en est de même chaque fois que vous tombez sur un grand seigneur; eût-il des millions de revenus, vous êtes sûr de trouver sa propriété déserte. Celles du prince et celles du duc de Bouillon sont des plus grandes de France, et tous les signes que j'ai aperçus de leur grandeur sont des bruyères, des landes, des déserts, des fougeraies. Visitez leur résidence où qu'elle soit, et vous les verrez probablement au milieu des forêts très peuplées de cerfs, de sangliers et de loups. Ah! Si pour un jour j'étais le législateur de la France, comme je ferais sauter les grands seigneurs![6] Soupé avec le duc; l'assemblée provinciale de Saintonge devant se réunir bientôt, il reste pour la présider.
Le 30. — Pays crayeux, bien boisé, sans clôtures; les approches d'Angoulême sont charmantes, la Charente embellit ces campagnes qu'elle arrose; elle est navigable ici. — 25 milles.
Le 31. — Passé Angoulême, on ne voit guère que des vignes; puis vient une forêt, propriété de la duchesse d'Anville, mère du duc de Larochefoucauld; à Verteuil, un château appartenant à cette même dame, bâti en 1459, et où nous trouvâmes tout ce qu'un voyageur peut désirer de l'hospitalité la plus large. L'empereur Charles-Quint y fut reçu par Anne de Polignac, veuve de François II, comte de Larochefoucauld, et ce prince déclara tout haut «n'avoir jamais été en maison qui sentît mieux sa grande vertu, honnêteté et seigneurie que celle-là.» Il est parfaitement tenu, complètement réparé, meublé entièrement et en bon ordre, ce qui mérite d'être loué, quand on songe que la famille passe rarement ici plus de quelques jours chaque année possédant d'autres châteaux, et bien plus considérables, en différentes provinces du royaume. Si ces égards, pour les intérêts de ceux qui suivront, étaient plus communs en France, nous n'aurions pas le triste spectacle de tant de manoirs ruinés. Dans la galerie se trouve une suite de portraits depuis le dixième siècle; on voit, par l'un deux, que ce fut une demoiselle de Larochefoucauld qui acquit ce domaine en 1470. Le parc, la forêt et la Charente forment un délicieux ensemble[7] cette rivière abonde de carpes, de tanches et de perches; il est aisé en tout temps d'y pêcher de 50 à 100 couples de poissons pesant de trois à dix livres chacune; on nous servit à souper une paire de carpes, les meilleures, sans exception, que j'aie jamais goûtées. Si je plantais ma tente en France, ce serait sur les bords d'une rivière donnant de semblables poissons. Rien ne vous agace davantage à la campagne que d'avoir en vue soit lac, soit rivière, soit la mer, et de se passer de poisson à dîner, comme c'est souvent le cas en Angleterre. — 27 milles.
1er septembre. — Caudec (Condac), Ruffec, Maisons-Blanches et Chaunay. Dans le premier de ces endroits, un très beau moulin à farine construit par le feu comte de Broglie, frère du maréchal de ce nom, un des officiers les plus capables et les plus actifs de l'armée française. Ses entreprises, comme particulier, portent toutes l'empreinte d'une sollicitude nationale: ce moulin, une forge et un projet de navigation ont prouvé qu'il était disposé à tous les efforts nécessaires au bien du pays, selon les idées en vogue, c'est-à-dire en toutes choses, excepté dans la seule qui eût été efficace, l'agriculture pratique. Le jour s'est passé, à quelques exceptions près, dans un pays pauvre, triste et désagréable. — 35 milles.
Le 2. Le Poitou selon ce que j'en vois, est une vilaine et pauvre province, pour laquelle on n'a rien fait. Elle semble manquer de communications, de débouchés, de mouvement de toutes sortes, et elle ne produit pas en moyenne la moitié de ce qu'elle devrait produire. Le Bas-Poitou est bien meilleur et plus riche.
Arrivé à Poitiers, une des villes les plus mal construites que j'aie vues en France; très vaste, irrégulière, ne contenant presque rien de remarquable, sauf la cathédrale; elle est bien bâtie et fort bien tenue. La plus belle chose de la ville, sans contredit, c'est la promenade, la plus grande que j'aie vue; elle occupe un terrain considérable, a des allées sablées et tenues très soigneusement. — 12 milles.